Artillerie indigène et Révolution haïtienne : entre technique, science et politique. (Première partie)

Sciences et Technologiesjuillet 2, 202625 Views

Vertus SAINT-LOUIS

Problématique et enjeux historiques

Cet article examine l’usage au cours de la révolution haïtienne de l’artillerie dans la guerre menée sur terre par les indigènes de Saint-Domingue, lesquels ne parviennent pas à développer sur mer une maîtrise comparable de cette arme. Puis, replaçant l’usage de l’artillerie au cours de la révolution haïtienne dans la tradition occidentale de technique et de science, il en vient aux conséquences politiques pour Haïti de l’absence de maîtrise par ce pays de l’usage de l’artillerie sur mer.

I- De l’usage de l’artillerie par les indigènes au cours de la révolution haïtienne

Au début de la révolution, les esclaves insurgés ne maîtrisent pas l’art militaire. Ils ne savent pas manier les canons. Avec l’expérience, ils parviennent à utiliser très judicieusement l’artillerie dans les combats sur terre mais ils ne réussissent pas à se doter d’une marine militaire et de l’artillerie qui en fait la puissance.

I-a De la maîtrise de l’usage de l’artillerie sur terre

Les indigènes insurgés de Saint-Domingue, les esclaves surtout, ont payé de leur sang l’apprentissage de l’art militaire en général, du maniement des armes, en particulier de l’artillerie, comme le prouve ce qui suit.

En septembre 1791, des esclaves recrutés sous le nom de Suisses, aident les affranchis à remporter à Pernier dans la Plaine du Cul-de-Sac, la victoire sur les colons blancs qui les trahissent tout de suite. Or, voilà que les blancs rompent l’accord avec les affranchis qui sont vaincus au Bel Air à Port-au-Prince et sont maintenant acculés à Santo dans la Plaine du Cul-de-Sac. Les affranchis recherchent et obtiennent l’appui des esclaves qui se lancent contre des blancs armés venus de Port-au-Prince, équipés de cavalerie et d’artillerie. Les esclaves insurgés démontrent leur ignorance totale dans le maniement des canons donc de l’artillerie.

« Les affranchis nommèrent capitaine général des ateliers, un jeune noir, brave et intelligent… Hyacinthe Ducoudray et un autre Noir Garion Santo, major-général. […] Dans la nuit du 30 au 31 mars, les esclaves se soulevèrent […] Ils marchèrent au nombre de 15 000 sur la Croix-des-Bouquets, Hyacinthe à leur tête, et commandés par des hommes de couleur répandus dans leurs rangs. Dans toute cette multitude, il n’y avait pas plus de soixante fusils. Ils étaient armés de couteaux, de houes, de bâtons ferrés…. A trois heures du matin ils abordèrent les Blancs rangés en bataille avec une détermination prodigieuse. Les Noirs fanatisés par leurs sorciers couraient à la mort avec gaieté, s’imaginant qu’ils ressusciteraient en Afrique. Hyacinthe, armé d’une queue de taureau, parcourait les rangs, disant qu’elle détournait les balles. Pendant qu’il tenait en échec les dragons blancs, il faisait attaquer d’un autre côté, la garde nationale. Les jeunes colons du Port-au-Prince qui composaient ce corps, quoique braves et magnifiquement équipés, ne purent résister à l’impétuosité des insurgés. Ils perdaient du terrain quand Philibert avec ses Africains vint rétablir le combat. […] Les régiments d’Artois et de Normandie, par des feux vifs et soutenus, renversaient des lignes entières de Noirs qui se précipitaient sur les baïonnettes. Par intervalles, les dragons faisaient de brillantes charges, mais ils étaient vite refoulés dans le bourg par les insurgés qui se cramponnaient avec rage à leurs chevaux, se faisaient sabrer et les démontaient. Le carnage le plus affreux avait lieu dans l’endroit où se tenait l’artillerie de Praloto. Les Noirs se précipitaient audacieusement sur les canons ; mais ils étaient écrasés sous la mitraille la plus meurtrière ; ils fléchissaient un peu, lorsque Hyacinthe ranima leur ardeur par ces paroles, en agitant sa queue de taureau ! “En avant ! En avant ! Les boulets sont de la poussière.” […] On vit des insurgés s’emparer des pièces, les tenir embrassées et se faire tuer sans lâcher prise ; on en vit fourrer le bras dans l’intérieur des canons pour en arracher les boulets, et s’écrier en s’adressant à leurs camarades : “Venez, venez, nous les tenons ! Les pièces partaient et leurs membres étaient emportés au loin. Après six heures d’un tel combat, l’armée du Port-au-Prince fut obligée de céder à la supériorité numérique… Ils [les Blancs] avaient perdu 100 soldats, et les insurgés comptèrent au moins 1 200 hommes tués.1 »

Les indigènes révoltés de Saint-Domingue rationalisent, comme on va le voir, leur conduite dans l’art de la guerre. Toussaint, dans le camp espagnol, fait entraîner ses troupes par des officiers royalistes qui les initient à la discipline et aux méthodes de guerre des Européens. Au lendemain de la proclamation de l’affranchissement des esclaves de Saint-Domingue, commence dans cette colonie, aux ordres des commissaires civils Sonthonax et Polvérel, puis de Toussaint, Rigaud et Beauvais, une guerre sur terre contre les Espagnols et les Anglais. Toussaint fait subir à ses troupes de terre un nouvel entraînement par des officiers républicains. Sortent des rangs quatre colonels : Desrouleaux, Clerveaux, Moyse et Dessalines. Ce dernier obtient le commandement du quatrième régiment, appelé régiment des sans-culottes, en référence aux révolutionnaires français qui prennent les armes contre les tyrans (les rois) les ci-devant ou nobles, les calotins ou évêques portant une tiare ou calotte.

Le régiment s’appelle encore demi-brigade, modèle d’organisation militaire venue de France. Les troupes de Toussaint (noir) Laveaux (Français blancs), Rigaud et Beauvais (mulâtres) combattent tous pour la République française et dans le cadre des armées de la République. Toussaint joue un grand rôle dans la lutte contre les forces de Jean-François et de Biassou qui combattent pour l’Espagne royaliste. L’Espagne est vaincue en Europe en 1795. Elle signe cette année le traité de Bale qui établit la paix entre elle et la France, pays auquel elle cède la partie orientale de l’île. À partir de cette date les républicains de Saint-Domingue combattent uniquement les Anglais et leurs alliés locaux affranchis et colons blancs.

Au cours de la guerre sur terre contre les Anglais, les indigènes ne cessent de faire de grands progrès dans la maîtrise de l’art militaire, des techniques y relatives, y compris l’artillerie. Ils apprennent à manier les canons de façon efficace. En 1796, Pétion basé au fort Ça-Ira bloque avec son artillerie l’avance des Anglais marchant pour enlever Léogane. Au cours de la guerre du Sud entre Toussaint et Rigaud, Pétion disposant d’une batterie de canons, ferme l’entrée du Pont de Miragoâne aux troupes de Dessalines. Ce dernier démontre sa capacité de manœuvre en opérant un grand mouvement pour contourner les forces de Pétion, se porter sur ses arrières et de cette façon le mettre hors du jeu. En février 1802, Gabart au Fort Libre, fait canonner l’escadre du général français Boudet qui tente de débarquer à Saint-Marc et l’oblige à se replier sur Montrouis2. En mars 1802, l’artillerie de la Crête-à-Pierrot fauche, décime et désorganise les régiments français montant à l’assaut du fort avant que deux escadrons de la cavalerie indigène ne viennent les mettre en déroute. Le 18 novembre 1803, Dessalines démontre à Vertières sa capacité de manœuvrer ses troupes et d’assigner un rôle judicieux à l’artillerie.

Son plan pour enlever le Cap prévoit de contraindre Rochambeau le général en chef français et la garnison à ses ordres de rester dans la basse ville, soumise à une canonnade à partir de la Vigie, d’attaquer la Barrière Bouteille, porte d’entrée de la place, de recourir à l’artillerie pour éteindre les feux des forts à l’assaut desquels se lanceraient les forces indigènes. Mais Rochambeau sort de la ville et vient se retrancher dans des positions fortifiées à Vertières tandis que les artilleurs indigènes sont tués sur leurs batteries. Dessalines ne perd pas son sang-froid. Il imagine et décide d’occuper la butte Charrier d’où il peut faire jouer l’artillerie contre les ouvrages de défense du Cap, compris Vertières. Au prix de sacrifices inouïs, à force de bravoure et grâce aux talents de ses soldats et de ses meilleurs lieutenants Capois et Gabart, il y parvient. Une fois maîtres de cette position, les indigènes s’y arc-boutent et y dressent une batterie dont les boulets mettent à mal les soldats français de Vertières qui sont contraints à l’évacuation. La victoire reste aux indigènes. Le poste de commandement du général en chef français tombe entre leurs mains. Tous les forts des hauteurs du Cap sont désormais à leur portée. Dessalines vient de se révéler un général avisé talentueux face à un général européen. En un seul jour il vient de réaliser une prouesse remarquable, quand on se rappelle que plusieurs généraux européens ont peiné des semaines devant la Crête-Pierrot. La faiblesse des indigènes est grande une fois qu’on en vient à l’artillerie de marine.

I-b Absence de maîtrise de l’artillerie sur mer

Dépourvue de marine, la colonie bénéficie d’un appui précieux grâce à la course développée par Sonthonax. Lors de son départ, la carence de forces navales françaises par rapport aux ennemis est manifeste. Laveaux se plaint que le 26 mai 1794 les Espagnols ont enlevé un de ses corsaires3. Les Espagnols ont, alors, 4 bateaux de 74 canons, autant de frégates, les Anglais 6 vaisseaux, 6 frégates et quelques corvettes. La Hyena, bloquée au Port-de-Paix est le seul bâtiment qui reste à la République. Il manque de câbles, d’ancres et de cordages ; de surcroît, aucun soutien ne vient plus de Genêt, ministre de France à Philadelphie4. Seul, le moral est bon5.

Laveaux, privé de secours de la métropole, fait appel aux agents consulaires de la France aux États-Unis. Au milieu de l’été 1794, apparaît à Charleston un « Conseil pour la République » placé sous la direction du consul de France qui se charge de pourvoir la ville de Port-de-Paix en vaisseaux et moyens de guerre de toutes sortes. Laveaux, favorablement impressionné par la constitution de ce conseil, lui délègue un représentant qui entre en contact avec le consul de la ville et par son intermédiaire avec le commissaire Fauchet à Philadelphie. Un secours de 1 600 barils de farines parvient en urgence à Laveaux.

Des agents et marchands de Baltimore et de Philadelphie avancent des crédits. Le conseil envisage l’expédition de vivres et munitions. Il considère la nécessité de se procurer des vaisseaux rapides, bien armés pour la course, comme moyen de se ravitailler. Pour maintenir sa neutralité proclamée, le gouvernement américain a interdit à ses citoyens d’armer des bateaux sans autorisation du président (Actes des 22 mai et 4 juin 1794). Des officiels et marchands intéressés arrivent à contourner la loi. Ainsi sont achetés le Général Laveaux, l’Industrie de Carvin… Dans la guerre de course concernant directement Saint-Domingue se sont illustrés, entre autres, les citoyens Jean Bouteille, François Hervieux, Joseph Langlois, Jean Gaillard, François Bar, Alexandre Bolchoz, César Péronne, François Chabert. Leurs nombreuses prises permettent à Laveaux de se procurer une flottille pour garder les côtes du Nord, de Monte-Christi à Port-de-Paix6.

Des Gonaïves, Louverture demande à Laveaux une commission en faveur d’un certain Louis Vestrack qui est en train d’armer pour la course7. Les barges de Rigaud longent les côtes du Sud. Les longs bateaux armés partis des Gonaïves et de Léogane sont un danger pour les navires anglais pris par les calmes au large des côtes. Les républicains interceptent les communications des Anglais entre Port-au-Prince, l’Arcahaie et Montrouis. Les embarcations anglaises qui assurent le commerce entre ces points doivent être convoyées. Il peut même arriver que le cabotage soit bloqué8. Laveaux a sa « marine flibustière » qui opère en liaison avec les corsaires américains basés à Charleston9. Les corsaires partis de points divers sont capables de réduire considérablement le support aux postes de Saint-Domingue par une marine anglaise stationnée en Jamaïque responsable de cette colonie, des Bahamas, de Honduras et incapable de patrouiller partout à la fois.

Après l’abolition de l’esclavage (4 février 1794) par la Convention, le Comité de Salut Public dépêche aux îles du Vent Victor Hugues qui débarque en Guadeloupe en juin 1794. Il y proclame l’affranchissement des esclaves en vertu du décret de la Convention. Il recrute des nouveaux libres pour renflouer son armée décimée par les combats et les maladies. Avant le retrait final des Anglais de Guadeloupe (décembre 1794) il passe à l’offensive dans la Caraïbe11. La Convention le renforce de 19 bâtiments porteurs de 2 070 hommes de troupes, d’armes et munitions. Cette expédition perd un bateau portant 550 militaires mais elle permet à Hugues de soutenir des révoltes à Grenade, à Saint-Vincent et de faire passer Sainte-Lucie, Saint-Eustache et Saint-Martin sous l’autorité de la France12. Il entreprend une guerre maritime contre le commerce anglais en créant trois flottilles combinées de navires de guerre et de corsaires pour harceler les approches de la Caraïbe de Barbade à Porto-Rico13. Ces forces sont nettement inférieures à celles des Anglais qui disposent de 31 navires et de quelques corvettes totalisant 1 412 canons. La course se poursuit en une « guérilla maritime d’île en île14 ». Les succès des premiers assauts de Hugues en Guadeloupe empêchent les Anglais de porter à Saint-Domingue le coup décisif envisagé après la prise du Port-au-Prince15. Une solidarité maritime s’établit entre les républicains à l’échelle de la Caraïbe.

Du 13 juin 1794 au 29 juin 1795 les corsaires de Rigaud, parfois lourdement armés, enlèvent 23 navires chargés de marchandises, dont deux portant en tout 750 Noirs, sans compter un grand nombre d’autres appartenant à la Jamaïque16. La course française partie de Saint-Domingue, toujours très active, capture 200 navires anglais de janvier 1795 à janvier 1796. En février 1796, les côtes de la Jamaïque sont infestées de corsaires partis des Cayes17. Le chef de la division navale de France, le commandant Thomas, parti sans ordre positif pour secourir les républicains de Curaçao est tué. L’expédition anglaise commandée par Abercomby porte un coup sévère à la course française dans la Caraïbe lorsque les forces de marine venues avec elle écrasent la flotte de Sonthonax18.

Au cours de la guerre du Sud, le bateau américain Experiment, agissant dans l’intérêt de Toussaint, détruit les barges de Rigaud au large de Montrouis19. Quant à Toussaint, comme condition imposée par les Anglais, il ne doit pas avoir de navires à plus de vingt kilomètres des côtes. Il ne peut sans visa des consuls anglais et américains envoyer un navire du Cap à Port-au-Prince et vice-versa. Sur mer, les indigènes de Saint-Domingue ne dépassent pas le niveau de barges. On retrouvera au cours de la guerre d’indépendance des barges canonnières manœuvrées par des insurgés de la côte Sud de Saint-Domingue. Du Cap et Port-au-Prince, les noirs, montés sur des bateaux plats dits barges, surveillent les bateaux américains. Quand ils s’emparent d’un de ces navires américains, ils n’y tuent personne, se contentent d’embarquer sur un canot le capitaine et l’équipage puis ils conduisent leur prise au port le plus proche20. De telles barges sont des aides précieuses. « Elles peuvent fournir des informations et participer, dans une faible mesure, à des actes de piraterie. En aucun cas, elles ne peuvent devenir des navires supportant une artillerie lourde. »

En faisant appel à l’artillerie sur terre comme sur mer, les indigènes de Saint-Domingue se retrouvent, sans le savoir, dans une tradition occidentale de technique et de science sur laquelle il importe de s’arrêter afin d’en comprendre les conséquences politiques pour le peuple haïtien au lendemain de 1804.

II- Tradition occidentale de technique et de science dans l’artillerie

La poudre à canon apparue peut-être en Inde avant la Chine21, provoquera en Occident, pour des raisons que nous ne considérerons pas ici, des bouleversements politiques, technologiques et scientifiques qui retiendront notre attention.

Sur le plan politique, le canon permet d’assaillir les château-fort des seigneurs féodaux qui manquent de ressources pour se procurer la nouvelle technologie. La puissance de l’État s’en trouve renforcée. Pour de nombreuses raisons, la centralisation ne peut être totale, l’Europe se divise en plusieurs États qui pour se consolider doivent imposer de nouvelles taxes, que les seigneurs féodaux ne peuvent prélever.

Dans l’immédiat, les conséquences sur le plan politique nous intéressent moins que celles qui se posent sur le plan scientifique. Concernant ce dernier aspect, observons que l’italien Tartaglia, âgé de douze ans en 1512, victime à Brescia de la soldatesque française équipée de canons, devient un grand mathématicien22, et écrira sur l’artillerie non pour développer la science dans un esprit purement intellectuel mais dans le cadre de la préparation d’une offensive de Charles Quint et de Venise contre l’empire ottoman.

C’est ce qui nous vaut la Nova scientia, la Science nouvelle, publiée en 1537. Pour parvenir à ses conclusions en artillerie, Tartaglia étudie le quadrant des canonniers, la squadura, manuel, où sont consignées les expériences pratiques, et qui indique à quel angle il faut placer le canon pour atteindre un objectif situé à une distance déterminée. Tartaglia examine la trajectoire courbe de la balle de canon et tente de construire une science du mouvement sur des fondations mathématiques23.

Pendant ce temps, Venise, contrainte de renforcer ses défenses face aux pirates, aux Turcs, aux Habsbourg, doit prêter plus d’attention à l’Arsenal de la cité, « complexe militaire et maritime d’avant-garde dans la Méditerranée médiévale »24, « centre réputé de technologie et entreprise industrielle de pointe en Europe »25. Cette institution rappelle l’Arsenal du Pirée, construit entre 329 et 346, d’après des règles théoriques et pratiques fondées sur la vision mystique des nombres développée par Pythagore, vision qui remonte peut-être aux vieilles civilisations de la Mésopotamie et de l’Égypte26.

En 1526, le Sénat de Venise et le Collegio de la Republica font appel à la science en vue de remanier la construction navale. Vettor Fausto, célèbre par sa traduction philologiquement correcte d’un traité pseudo-aristotélicien, Problèmes mécaniques, imprimé à Venise en 1517, propose au Sénat la construction d’un quinquirème, dont le design est basé, suivant ses dires, sur l’étude des anciens Grecs27. Le quinquirème, (une galéasse de vingt-huit bancs à raison de cinq rameurs par banc et de chaque côté), lancé en 1529, tient la mer mieux qu’une galère légère mais le rêve de Fausto sombre lorsque son navire est frappé par un orage en 157028. Vers 1531, le Portugais Pedro Nunes trouve des failles dans les suppositions relatives aux problèmes des rames. Nunes souligne que « le mouvement de la rame implique deux autres : celui du bateau qui est linéaire et celui propre de la rame qui est circulaire. » Nunes ne publie qu’en 1566 ses conclusions qui sont reproduites presque intégralement par deux auteurs différents en 1599 et en 161529. Galilée est déjà à l’œuvre.

Très jeune, Galilée possédait déjà tout le bagage intellectuel sur la physique, de l’époque, d’Aristote et d’Archimède jusqu’à la Renaissance en Europe30. La science de Galilée a ainsi une origine intellectuelle mais ses racines empiriques et d’ordre technique sont nombreuses et concernent des problèmes contemporains. Par exemple, l’usage des armes à feu donne un rôle considérable aux ingénieurs militaires, tel Guidobaldo del Monte31, futur protecteur de Galilée, qui trouvent un prestige dans l’explication de la trajectoire des projectiles. Galilée donnera en privé des leçons sur l’architecture militaire et sur les fortifications, au cours desquelles il puise dans l’œuvre de Tartaglia32. Fabricant d’instrument, il invente même un compas militaire plus complexe mais similaire à celui de l’Anglais Thomas Hood, professeur au premier collège d’enseignement public de mathématiques pour la navigation établi à Londres33.

Appelé à enseigner l’architecture militaire, Galilée traite de la balistique et cette question n’est pas sans influence sur sa préoccupation pour l’étude du mouvement34. La question de l’artillerie abordée par Galilée dans des études privées pose des problèmes nouveaux une fois que vers la fin du XVe siècle on commence à introduire cette arme sur les navires. En 1592, l’un des commissaires de l’Arsenal de Venise, Giacomo Contarini, demande à Galilée son avis sur le placement des rames dans une galère35. Galilée franchit en 1593 le seuil de l’Arsenal de Venise, où grâce à la médiation de son corps exécutif, il entre en contact avec les charpentiers de navires et les fabricants de rames. Dans sa réponse à propos du placement des rames de galère, Galilée tient compte du traité aristotélicien : Problèmes mécaniques, déjà exploité et critiqué par le savant portugais Pedro Nunes36.

Plus tard, Galilée rappellera le champ de réflexion que la fréquentation assidue de l’Arsenal de Venise peut offrir aux esprits spéculatifs. Cette fréquentation a été essentielle pour la découverte par Galilée de la question de la résistance des matériaux. Il montre que des machines étant construites sur les mêmes proportions, les plus petites résistent mieux que les plus grandes. En première page Galilée insiste sur une galéasse qu’on craint de voir succomber sous le poids de son énorme masse37. On pense à la fragilité des énormes caraques portugaises. La connaissance de la résistance des matériaux est nécessaire à la construction navale.

Galilée se penche sur l’hydrostatique, un des aspects de la physique moderne qu’il aborde très tôt et qui aura « les conséquences les plus profondes sur sa pensée »38. Jeune, Galilée étudie des travaux d’Archimède sur l’équilibre des plans et sur les corps flottants. Il écrit son premier traité : La bilancetta dans lequel il décrit une balance qui applique le principe d’Archimède aux poids spécifiques39. Jurgen Renn et d’autres chercheurs notent que Galilée se montre partisan d’Archimède dans des traités sur l’équilibre hydrostatique, datés de 1586-1587. Dans un manuscrit De Motu antiquiora (1590), il essaie, comme ses prédécesseurs Benedetti et Guidobaldo, de réviser la théorie d’Aristote sur le mouvement en recourant à l’aide de l’hydrostatique d’Archimède40. Il revient sur l’hydrostatique en 1607-1608 puis en 1611-1612. En 1611 il s’agit d’expliquer pourquoi les corps flottent. À la demande de son patron, le Grand-Duc, Galilée écrit sur la question un Discours qui paraît vers la fin de mai 1612. Galilée soutient qu’un corps flotte non en raison de sa forme mais en vertu de son poids. Il s’aligne sur Archimède.

Au fur et à mesure, les armées d’Europe créeront des écoles d’artillerie. À cause de l’expansion hors d’Europe, les États de ce continent ne se battent pas tant pour un morceau de terre chez eux. Ils se battent de plus en plus pour les possessions outre-mer et pour le commerce du monde. Depuis le XVe siècle, les Portugais et les Espagnols sont en haute mer. Prévoyant que les petits bateaux des découvertes ne suffisent plus pour le transport océanique, le pouvoir royal en Espagne invite en juillet 1494, mars 1498 et en 1502 à la construction de navires de 400, 1 000 tonneaux et plus. Le galion fait son apparition dans la navigation transatlantique41. Au Portugal, l’augmentation du trafic avec l’Inde entraîne celle du tonnage des navires. Les vaisseaux portugais atteignent une capacité de 400 tonneaux sous le règne de Manuel Ier et même plus de mille vers le milieu du XVIe siècle42.

Un autre facteur apparaît, c’est la nécessité de l’artillerie navale. C’est ainsi que les Portugais vont développer un nouveau modèle de navire le galion, particulièrement adapté à la guerre sur mer43. Les nefs et les galions sont les deux grands navires de la Carreira da India, route bien plus difficile et douloureuse que celle de la traversée de l’Atlantique. Le Portugal et l’Espagne développent leur navigation sur la base des mathématiques et de l’astronomie antique. Les puissances rivales, la Hollande, l’Angleterre et la France la copient et la renouvellent en s’appuyant de plus en plus sur la science moderne développée à la suite de Galilée par les Descartes, les Huygens, les Newton et les Leibniz. La Hollande entre en contact avec Galilée retenu en prison par l’Inquisition. La France catholique se montre pragmatique lorsqu’elle s’intéresse à la science de Galilée que les savants de l’Angleterre, tous résolument coperniciens, s’appliquent à étudier.

La physique est nécessaire à la construction de nouveaux navires et la chimie aide à traiter le salpêtre pour fournir la poudre à canon dont l’usage ne cesse d’augmenter. Dès la fin du XVIIe siècle l’Angleterre, engagée la dernière au milieu du XVIe siècle dans la compétition pour les mondes nouveaux, se hisse en tête sur le plan pratique et théorique. Cela tient à plusieurs facteurs. La monarchie anglaise, affranchie de la tutelle de la papauté, n’hésite pas à soutenir ses gens de savoirs, à collaborer étroitement avec ses marins et marchands dans l’entreprise coloniale. L’Angleterre copie la science de la navigation des Portugais et des Espagnols avec la même ardeur qu’elle applique à pirater leurs navires à leur faire la guerre. Elle développe les sciences de façon créatrice en procédant à des observations empiriques telles que recommandées par Boyle et en s’élevant au niveau théorique développé par Newton. Elle s’efforce d’appliquer la science, consciente de son importance pour la colonisation et pour la grandeur du royaume. En ce sens, on ne saurait sous-estimer le rôle de la philosophie de Francis Bacon. Les Portugais et les Espagnols se sont contentés d’user voir de gaspiller les richesses tirées des mondes nouveaux. Francis Bacon donne un sens à la conquête des mondes nouveaux en prônant la recherche de l’hégémonie sur mer. L’Anglais Walter Raleigh au début du XVIIe siècle affirme : qui est maître de la mer, est maître du commerce du monde, qui est maître du commerce du monde, est maître des richesses du monde, qui est maître des richesses du monde est maître du monde.

La marine marchande nécessaire au commerce doit être soutenue par la marine militaire. L’artillerie est une arme essentielle à la marine militaire. Le salpêtre, matière de base de la poudre à canon est considéré par les monarques comme un produit stratégique, dont ils se réservent le monopole. L’Angleterre se procure en Asie le salpêtre que sa Compagnie des Indes achète au Bengale, à Surat et transporte par sac. La Royal Society prête une grande attention au salpêtre et à la poudre à canon, dont la demande grandit avec la croissance de la marine. Celle d’Henry VIII comptait 200 canons, celle d’Elizabeth contre la Grande Armada compte 700. La flotte du Ship’s Money de Charles Ier en possède près de 1 200 ; la marine de Cromwell à l’interrègne en mobilise 4 000. Au fort de la guerre contre l’Espagne, l’Angleterre consomme 100 tonnes de poudre par an. Les forces de Charles Ier en temps de paix utilise plus de 250. Au temps des guerres de Charles II contre la Hollande, cette quantité est à peine suffisante44. La poudre à canon depuis son apparition en Europe a trouvé des usages autres que militaires : par exemple elle sert dans l’exploration minière : raison de plus de travailler au perfectionnement de sa composition dans des buts d’efficacité. Au sein de la Royal Society, la poudre à canon tient un grand rôle particulièrement chez Boyle dans l’élaboration des principes de la philosophie naturelle, dans la promotion de la science expérimentale et d’une discipline telle que la chimie45.

Il a occupé la première place comme concepteur de navires durant la dernière moitié du XVIIe siècle. Il peut prévoir la quantité d’eau qu’un bateau déplace en sa progression en se fondant sur le principe d’Archimède, qu’il est le premier à mettre en pratique. En conséquence, les vaisseaux qu’il dessine et construit peuvent porter leurs canons à une hauteur plus grande au-dessus de l’eau que les bateaux antérieurs construits sans ces calculs. Il passe pour avoir écrit un traité sur la construction navale qui, selon Evelyn, décrit toute la partie mécanique, et l’art de construire des navires et de former des hommes de guerre. La méthode de procéder qu’il a introduite a donné lieu à une investigation plus sérieuse sur la distribution des poids de la coque et de l’équipement sur les vaisseaux de guerre.

Un navire doit non seulement flotter à un certain niveau de la ligne de charge, il doit aussi résister à toute inclinaison par rapport à la verticale46. L’équilibre est important pour des bateaux de guerre qui portent leur armement sur les côtés. Le système anglais accorde la priorité à l’armement aux dépens de la vitesse. D’où un coût élevé de la coque pour des bateaux de guerre qui, depuis le milieu du XVIIe siècle, portent leur armement sur les côtés47. Anthony Deane applique la science mathématique au calcul du déplacement. Richard Haddock réalise les calculs de poids des structures. On doit à Deane un traité sur la construction navale : Deane’s Doctrine of Naval Architecture, par Sir Anthony Deane, 167048. L’Angleterre connaît dans ce domaine une avance relative par rapport à la France, où suivant les principes des jésuites on continue de s’embourber dans l’aristotélisme, tandis que dans la Manche on adopte plus franchement les principes d’Archimède49. Anthony Deane, conseiller municipal à Harwich, et brillant architecte de la marine anglaise, dont il est le patron depuis 166250.

Au XVIIIe siècle, la France se détache comme pionnière dans la réflexion sur la construction navale avec l’œuvre de savants mathématiciens, astronomes, physiciens au savoir encyclopédique : Pierre Bouguer, qui écrit le premier traité d’architecture navale, le Suisse Jean Bernoulli, son compatriote et élève Leonard Euler (qui écrit Scientia navalis)51. L’Angleterre maintient sa supériorité globale en matière maritime. L’Angleterre donne une priorité systématique à l’esprit offensif dans l’organisation d’une marine militaire en vue de défendre son commerce international52. La dimension des bateaux, le nombre élevé des canons qu’ils portent doivent lui donner l’avantage. Elle invente la tactique de la ligne de bataille qui lui permet de déployer contre ses adversaires la masse formidable de son artillerie53.

Préoccupée de l’interception des navires ennemis elle peut moins se soucier de la célérité en haute mer54. Elle compte de plus en plus sur les ressources humaines et matérielles de la Nouvelle-Angleterre pour affronter la France. Elle l’emporte dans sa rivalité militaire avec ce dernier pays et elle en vient à bénéficier de l’apport d’une colonisation plus diversifiée. Alors que la France est amenée à ne compter que sur les ressources de ses colonies des Antilles, l’Angleterre tire des revenus de l’Amérique du Nord, de ses possessions des Antilles et de l’Asie55. Le commerce colonial de la France comporte un seul modèle, celui d’exportations de denrées tropicales vers la métropole, supérieures en coût aux marchandises d’Europe importées par les colonies. Avec ses colonies du Nord, l’Angleterre possède un second modèle où la métropole vend plus qu’elle n’achète des colonies. Enfin, un négoce avec l’Asie, plus important que celui de la France, donne un rayonnement plus large au commerce de l’Angleterre56. Les recherches de Newton ont fortement contribué à la chute de la mécanique aristotélicienne et, selon Ferreiro, la montée de l’architecture navale d’inspiration newtonienne commencera durant la première moitié du XVIIIe siècle (1727-1746)57.

Avant 1789, la France et l’Angleterre se livrent quatre grandes guerres au cours desquelles la marine joue un rôle prioritaire. Au lendemain de cette date, elles sont les deux protagonistes qui s’affrontent au cours de guerres qui débutent en 1792 pour ne se terminer qu’en 1815. La France aura gagné beaucoup de batailles terrestres. Mais la victoire de marine de l’Angleterre au cours des batailles d’Aboukir (1798) et de Trafalgar (1805) lui permettent de parvenir à la victoire finale à Waterloo. Maîtresse des mers, elle tire les profits du commerce du monde, elle peut susciter et animer des coalitions successives contre la France.

L’Angleterre, en mettant l’embargo contre Saint-Domingue de 1793 à 1800, y a favorisé la révolution. Une fois qu’elle a levé cet embargo, elle a permis à la France de débarquer des troupes et de mettre fin au pouvoir de Toussaint Louverture. Lorsqu’elle a rompu la paix d’Amiens en mai 1803, elle a facilité la victoire des indigènes. Cette victoire a des limites. Après Vertières, Rochambeau a signé une capitulation avec Dessalines, juste pour avoir huit jours avant d’évacuer le Cap. Mais c’est pour se constituer, avec tout son convoi, prisonnier de la marine anglaise, lourdement pourvue d’artillerie qui bloque la ville. Dès lors, l’indépendance proclamée en 1804, se réalise dans la dépendance à l’égard de la marine militaire et marchande britannique ainsi que du commerce de la jeune nation américaine dans la Caraïbe.

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Notice biographique

Médecin, Historien, Ancien professeur à l’ENS/UEH

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