Société et Cultures vivantesjuillet 4, 2026

Santé, Nutrition et Bien -êtrejuillet 1, 202644 Views
À partir d’un débat récurrent — la fièvre jaune a-t-elle “fait” la défaite napoléonienne à Saint-Domingue ? — le texte propose une relecture à la fois historique et médicale. Il rappelle le contexte politique (Toussaint, expédition Leclerc, reprise du flambeau par Dessalines) et critique l’explication “commode” attribuant l’échec français principalement aux moustiques/virus, lecture jugée ethnocentrique. L’auteur passe ensuite en revue les connaissances actuelles sur la fièvre jaune (cycles, vecteurs, clinique, circulation mondiale) et insiste sur les limites diagnostiques de 1802–1803. Sur cette base, il avance une hypothèse centrale : une part importante des cas attribués à la fièvre jaune pourrait relever du paludisme grave (P. falciparum), compatible avec la persistance actuelle du parasite en Haïti et l’absence documentée de fièvre jaune sur l’île au XXe siècle. Le texte conclut en appelant à des recherches universitaires plus systématiques, tout en réaffirmant la primauté des faits d’armes et du courage des insurgés.
La Révolution française (1789) et ses prolongements dans les colonies ont bouleversé l’ordre du monde atlantique. À Saint-Domingue, l’insurrection des esclaves (1791), puis l’ascension politique et militaire de Toussaint-Louverture, conduisent à une rupture majeure : en 1801, Toussaint fait adopter une constitution autonomiste et se proclame gouverneur à vie. Pour le Premier consul Napoléon Bonaparte, et pour les colons, cette autonomie est inacceptable. En 1802, une expédition d’envergure est confiée au général Leclerc avec pour objectif de reprendre le contrôle de la colonie — et, en arrière-plan, de restaurer l’ordre colonial.
La mémoire de cette guerre est aujourd’hui mieux connue, mais elle demeure traversée par un récit tenace : l’échec français serait d’abord dû aux maladies, et en particulier à une « fièvre jaune » qui aurait décimé les troupes. L’argument n’est pas neutre. Il tend parfois à minimiser la force militaire, l’intelligence stratégique et la détermination des insurgés, dont la victoire culminera à Vertières sous la conduite de Jean-Jacques Dessalines.
C’est cette lecture que la présente note interroge. Deux questions la structurent : la fièvre jaune a-t-elle réellement été le facteur décisif de la défaite napoléonienne à Saint-Domingue ? Et, si tel était le cas, comment comprendre l’absence de circulation documentée du virus amaril en Haïti à l’époque moderne, alors même que le moustique Aedes aegypti y est présent ?
Pour éclairer la discussion, un rappel médical est proposé (fièvre jaune, paludisme, diagnostics différentiels), puis une hypothèse est avancée : une partie des tableaux cliniques attribués à la “fièvre jaune” de 1802–1803 pourrait correspondre à des formes graves de paludisme, maladie endémique en Haïti et dont les manifestations peuvent mimer une fièvre hémorragique.
Reconnaissons-le pour les Blancs occidentaux dominateurs c’était la panique si la révolution se faisait contagieuse. Tout fut mis en œuvre pour isoler le nouveau pays et le mettre au ban des nations : blocus maritime, et même interdiction aux révolutionnaires d’Amérique du Sud, tel Simon Bolivar, réunis en congrès au Panama en 1826, d’inviter ces Haïtiens qui les avaient pourtant hébergés, armés et soutenus dans leurs campagnes militaires…. Les enjeux économiques étaient majeurs pour les empires continentaux, eux invités à Panama : il s’agissait de sauvegarder à tout prix l’esclavage colonial garant de l’enrichissement occidental.
Plus insidieux encore fut le silence presqu’absolu, une omerta, entretenue jusqu’à nos jours autour de cette révolution somme toute rattachable à la Révolution française de 1789, mais plus avancée puisque réclamant, elle, des droits universels pour tous les peuples opprimés, sans distinctions religieuses ou ethniques.
L’entreprise d’effacement des mémoires de pans entiers d’Histoire, pour les exorciser partout, surtout dans les écoles, n’est pas propre à Haïti. On retrouve ces reniements par exemple dans la reconnaissance des conditions de la colonisation en Algérie qui soulèvent encore en France des débats enflammés. On retrouve ce même type de censure partout où des violences extrêmes ont accompagné les entreprises de domination. C’est aussi le cas des crimes contre l’humanité commis par les Allemands en Namibie et ailleurs en Afrique, bien avant le nazisme.
Ce rejet dans l’oubli de vérités historiques “déplaisantes” est pernicieux et infiltre parfois même le cerveau d’intellectuels brillants. Concernant Haïti on est surpris d’un propos tenu par ce même Régis Debray qui sut dans les années 60 enflammer des milliers de jeunes caribéens et sud-américains avec la théorie du foco selon le modèle révolutionnaire cubain (ref 1). Debray n’était pas qu’un intellectuel et philosophe averti, il alla jusqu’à risquer sa vie en Bolivie aux côtés du Che Guevara pour appliquer la nouvelle stratégie cubaine.
En 2004, soit deux siècles après la proclamation d’indépendance d’Haïti, le même Debray dirigea une commission d’enquêtes en Haïti sur la situation relationnelle de ce pays avec la France. C’était à un moment de grands débats et de revendications sur les réparations attendues et le remboursement par la France de la dette colossale exigée en dédommagement des anciens maîtres d’esclaves. Ces revendications étaient reprises avec virulence par le président Jean-Bertrand Aristide soutenant les manifestations quasi-quotidiennes organisées devant l’ambassade de France à Port-au-Prince. Cela devait d’ailleurs conduire au renversement de ce dernier et à sa déportation en Afrique du Sud.
Le rapport Debray était destiné à Dominique de Villepin alors ministre des Affaires Étrangères de France C’est un document remarquable résumant l’Histoire de Saint Domingue, devenu Haïti, et analysant de manière implacable la domination post-coloniale d’élites opposées à l’éducation et au progrès des masses.
La responsabilité des Français dans les crimes contre l’humanité commis en Haïti n’est pas niée, mais à la lecture du document, on perçoit un choix délibéré de tirer maintenant un trait sur l’histoire pour se préoccuper plutôt de l’avenir de l’État haïtien et de ses relations avec la France. “Puissent nos amis haïtiens assumer leur part de responsabilités dans l’invraisemblable dégringolade qui a fait passer en deux siècles la « Perle des Antilles », la colonie la plus riche du monde, qui assurait le tiers du commerce extérieur de la France –le Koweït du siècle de Voltaire– à un niveau de malédiction sahélien, avec des indices concordants”. (ref 2 pp10). Avec le recul, cet état des lieux terrible dressé en 2004 laissait entrevoir la possibility d’un non-développement et même d’une destruction chaotique de l’État haïtien, que l’on constate actuellement. Ce volumineux rapport bien écrit, très instructif, mérite une relecture soigneuse, dans les moments actuellement douloureux d’une “gangstérisation” victorieuse en Haïti.
Cependant le propos de Debray qui surgit comme une claque est le suivant :
« Au vrai, nous avons tous refoulé la geste de la première République noire du monde (et du premier, État indépendant d’Amérique latine). Elle a infligé sa première défaite militaire à l’Empire naissant, avant Trafalgar, en défaisant, la fièvre jaune aidant, les 47 000 expéditionnaires commandés par le Général Leclerc, beau-frère de Napoléon Bonaparte. L’esclave a humilié le maître. » (ref 2 pp 9).
Ce commentaire signifie insidieusement que même un Régis Debray, révolutionnaire européen, internationaliste, a besoin de recourir à une intervention de moustiques et de virus pour expliquer la victoire des esclaves sur les troupes du “géant” Napoléon. Le but de la présente note interrogative historique n’est pas d’analyser le rapport Debray, mais de nous arrêter à la difficulté « ethnocentrique » à reconnaître aux esclaves noirs la capacité de pouvoir à eux seuls être victorieux d’une armée de blancs réputée la plus invincible de l’époque.
François Victor Bailly dès 1803 note que “…les lectures historiographiques traditionnelles de l’épidémie de fièvre jaune de 1802, (furent) longtemps mise en avant comme la seule responsable de l’échec des armées avant d’être identifiée comme un « bouc émissaire commode » et un facteur capital parmi d’autres.” (ref 19, ref 20)
Debray amène à se poser une double interrogation : était-ce vraiment la fièvre jaune qui terrassa des soldats français, et alors comment expliquer la disparation d’Haïti du virus amaril de 1803 à nos jours ?
Pour faciliter la discussion, un rappel médical semble indispensable. Nous utiliserons très largement les articles de synthèses de Wikipédia facilement accessibles à tous (ref 3, ref 4) et aussi l’ouvrage E. Pili du CMIT (Collège des universitaires de Maladies infectieuses et tropicales) (ref. 5)
« La fièvre jaune, anciennement appelée fièvre amarile, ou vomito negro (vomi noir), est une zoonose due au virus amaril, un des plus petits virus à ARN, un arbovirus (“ARthropod-BOrne VIRUSes”) de la famille des Flaviviridae (une grande famille qui comprend également les virus de la dengue, de l’encéphalite de Saint-Louis et, de la fièvre du Nil occidental, du zika et du chikungunia). L’hypothèse de la transmission par moustique a été émise en 1881 à Cuba par Carlos Finlay, un pionnier de la recherche sur la fièvre jaune. Le virus amaril ne sera isolé par Adrian Stokes qu’en 1927 chez un malade originaire du Ghana.
La fièvre jaune est entretenue avant tout en zones sylvestres chez des grands singes arboricoles (colobe, cercopithèque, babouin… en Afrique) et des moustiques simiophiles comme Aedes africanus en Afrique, ou Hæmagogus en Amérique du Sud. Ces moustiques se développent dans les creux d’arbres de la canopée de la forêt tropicale humide. La maladie est ainsi endémique chez les singes et de petits groupes humains vivant en forêts.
La phylogénétique des flavivirus indique que le virus de la fièvre jaune aurait divergé d’un flavivirus ancestral, il y a 1 500 à 3 000 ans en Afrique de l’Est. Une nouvelle divergence se produisit en Afrique de l’Ouest, 300 ans avant la découverte de l’Amérique, pour y être exportée, (avec son insecte vecteur ?), par le commerce des esclaves (ref 6 et ref 7).
Partie ainsi d’Afrique la fièvre jaune aurait été introduite de façon répétée dans les ports par des navires infestés de moustiques vecteurs, jusqu’au début du XXe siècle.
Au XVIIIe siècle, la fièvre jaune fut un obstacle dans les colonisations en Amérique centrale et du Sud, et en Afrique de l’Ouest. Elle frappait préférentiellement les nouveaux arrivants européens, en particulier les troupes militaires (arrivée massive de personnes non-immunisées).
Entre 1856 et 1879 : on estime à 16.000 le nombre de soldats espagnols qui décédèrent de la fièvre jaune à Cuba, la grande île voisine d’Haïti. Au début de la guerre hispano-américaine, les troupes américaines furent à leur tour décimées par la maladie à Cuba : des milliers de soldats américains la contractèrent entre 1895 et 1898, et plus de 5000 en moururent (ref 8).
Après la victoire américaine en 1898 une large campagne de santé et d’assainissement fut lancée par eux à Cuba avec la suppression des gîtes larvaires de moustiques en zone urbaine. Les taux d’infection diminuèrent par la suite et conduisirent même à l’éradication de la FJ dès 1901. (ref 9).
Au XIXe siècle, la Malaria et la fièvre jaune furent toutes deux incriminées dans l’échec français du percement du canal de Panama entre 1881 et 1889. Parmi les ouvriers, plus de 5 600 décès furent déplorés (plus de 22 000 selon les Américains) (ref 3…). En 1906, environ 85% des travailleurs furent hospitalisés avec l’un ou l’autre diagnostics. A la suite de campagnes d’assainissement intensives menées encore par les Américains les taux d’infection chutèrent, leur permettant d’achever complètement la construction du canal.
Notons bien que le virus amaril n’ayant été isolé qu’en 1927 chez un malade originaire du Ghana, toutes les identifications de fièvre jaune avant cette date n’ont pu reposer que sur des observations cliniques et des déductions épidémiologiques.
1960-1962 : en Éthiopie, se développe la plus grande épidémie de fièvre jaune connue depuis la découverte du virus, elle a fait 30.000 morts.
En 2013 la fièvre jaune, restait la plus sévère des arboviroses présentes aux Amériques et en Afrique, avec un nombre de cas estimé à 130.000 dont 78.000 décès.
En 2016, la fièvre jaune est toujours endémique dans 47 pays tropicaux d’Afrique et d’Amérique du Sud (représentant 900 millions d’habitants), et 90 % des cas survenant en Afrique subsaharienne. Une épidémie éclose en Angola s’est étendue ensuite à la République Démocratique du Congo : 3.867 cas en Angola et 2.269 en DRC (ref 10).
Ainsi la fièvre jaune aurait fait des milliers de morts en Amérique à la fin du 18ème siècle et tout particulièrement à Cuba. Qu’en est-il d’Haïti pour cette période ?
Les services de santé des armées américains pendant l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) ne diagnostiquèrent pas de fièvre jaune en Haïti : parmi 3.000 hommes recrutés pour la Gendarmerie Haïtienne avant 1917 ils identifièrent la tuberculose, la malnutrition, la syphilis, et la lèpre, mais c’est surtout la malaria qui les préoccupa comme seule menace pour l’occupant. Des opérations diverses d’assainissement furent organisées. A partir de 1926 le génie sanitaire, toujours ignorant la fièvre jaune, affirmait que la malaria avait cessé d’être un problème (ref 11 pp25…ref 12.). Avec les mêmes opérations d’assainissement, les Américains auraient au début du 20ème siècle contrôlé successivement 2 maladies : la fièvre jaune, d’étiologie virale, éradiquée à Cuba en 1901 et la malaria, d’étiologie parasitaire, réduite à néant en Haïti en 1926.
Il existe des pays où la fièvre jaune est absente, mais peut s’y propager en raison de la présence sur place du moustique Aedes ægypti. Pour l’OMS, et pour les autorités sanitaires des pays concernés, un risque d’introduction de fièvre jaune reste réel et potentiel (ref 13).
Haiti a pourtant vu encore arriver entre 1990 et 2004 de nombreux soldats venant d’Afrique et d’Amérique du Sud (surtout du Brésil) dans le cadre d’opérations militaires sous l’égide des Nations Unies. La crainte d’une éclosion épidémique d’une fièvre jaune d’importation ne s’est curieusement pas confirmée malgré une combinaison entre la présence ancienne d’Aedes en Haïti et l’arrivée de groupes en provenance de pays endémiques ou même en poussées épidémiques : la vaccination de ces migrants temporaires aurait-elle joué son rôle préventif ?
En 2010 c’est une autre maladie, le choléra qui sera introduite en Haïti par des militaires népalais (imprévision de l’ONU malgré la connaissance d’une épidémie en cours au Népal), provoquant dramatiquement 10.000 décès…. et l’implantation locale pour longtemps de la bactérie vibrio cholerae.
Après une piqûre infestante, La fièvre jaune peut être asymptomatique ou symptomatique mais de gravité variable. L’incubation est muette, très courte de 3 à 6 jours, suivie d’une invasion brutale avec malaise, maux de tête violents, sensation de « coup de barre » dorsal et poussée fébrile à 39 °C. Dans la forme complète et sévère, le tableau est celui d’une fièvre hémorragique virale : syndrome fébrile aigu, syndrome polyalgique, éruptions cutanées, syndrome hémorragique, méningoencéphalite, atteinte hépatique ou rénale ou encore multiviscérale. (ref 14)
La période d’état comporte 2 phases fébriles séparées par une défervescence en V en 24 heures :
Pour le médecin infectiologue d’aujourd’hui face à un cas suspect de fièvre jaune plusieurs diagnostics différentiels se posent car des présentations cliniques peuvent être communes : la plupart des infections sont asymptomatiques et elles ne sont décelables qu’au laboratoire.
Le paludisme avec sa forme bilieuse hémoglobinurique, d’autres arboviroses comme la dengue, d’autres fièvres hémorragiques d’origines bactériennes ou virales, une leptospirose ictéro-hémorragique ou une hépatite virale fulminante, une typhoïde, une fièvre récurrente due aux borellia, entre autres, seraient recherchés, pas seulement la fièvre jaune… (ref 5, ref 14)
On dispose désormais de capacités étendues des laboratoires modernes qui sont à disposition pour trancher entre des tableaux cliniques si proches, mais qu’en était-il en 1802 permettant d’identifier la fièvre jaune ? Les officiers de santé de l’Armée française « sont divisés sur l’origine de la maladie, l’infection par des moustiques Aedes n’étant établie qu’à la fin du XIXe siècle, et sont également déconcertés par la multiplicité et la violence de ses symptômes, si variés qu’on croirait à peine qu’ils puissent appartenir à la même maladie. Ils peinent donc à lui donner sa place dans le tableau nosologique des « fièvres », et la diagnostiquent hâtivement, alors qu’agissent aussi d’autres pathologies mal connues comme le paludisme. » (ref 19 pp 48-49 ,ref 23 pp180)
Le pathogène à qui on va attribuer les ravages parmi les soldats de l’expédition Leclerc n’aurait pu être présent avec son insecte vecteur à bord des navires de la flotte transportant les marins et les troupes, souvent malades avant et à leur arrivée. Il n’est pas rapporté à bord d’épidémies de fièvre jaune pendant la traversée. « Que feraient les moustiques seuls vecteur de la fièvre jaune en haute mer ? » (ref 23). Le plus logique est d’admettre que des agents infectieux « tropicaux » divers attendaient les nouveaux arrivants, sur les côtes Saint Domingue.
Il ne fait aucun doute que l’armée expéditionnaire affrontant des révolutionnaires entrainés était aussi soumise à des problèmes sanitaires et à des maladies infectieuses agressives qu’ils ne comprenaient pas et ne contrôlaient pas. Leclerc finira lui-même par être emporté par « ce mal qui répand la terreur ».
Le compte des pertes à Saint Domingue établi en 1819 par le Général Pamphile de la Croix qui prit part à l’expédition donne un aperçu du désastre et des causes retenues par lui (ref 15)
| Catégories de pertes | Nombre |
|---|---|
| Officiers-généraux, d’état-major, de corps ou isolés morts dans les combats ou de maladie | 1 500 |
| Officiers de santé morts de maladie | 750 |
| Soldats tués à la guerre | 5 000 |
| Soldats morts de maladie | 20 551 |
| Marins militaires morts dans les combats ou de maladie | 8 500 |
| Habitants de tout sexe égorgés par les ordres de Toussaint-Louverture | 3 000 |
| Marins du commerce morts dans les combats ou de maladie | 3 000 |
| Employés civils et militaires morts dans les combats ou de maladie | 2 000 |
| Hommes isolés accourus dans la colonie pour y faire fortune morts dans les combats ou de maladie | 3 000 |
| Habitants morts dans les combats | 800 |
| Habitants morts de maladie ou de fatigue dans le service militaire | 1 800 |
| Noirs et hommes de couleur tués par la guerre | 7 000 |
| Noirs et hommes morts de maladie ou de fatigue | 2 000 |
| Noirs et hommes noyés ou tués dans les assassinats juridiques | 4 000 |
| Total des hommes perdus par mort violente pendant le commandement du général Leclerc : aurait atteint le chiffre considérable d’environ | 62 000 |
D’autres documents intéressants apportent d’autres précisions sur les pertes :
Selon Métral, il mourut 1500 officiers de terre et de mer, 20.000 soldats, 900 matelots et fait plus remarquable, si l’on peut dire, 700 médecins et chirurgiens.(ref 16,ref 17)
Dans ses courriers de l’époque (ref 18) le général Leclerc rapporte les « ravages effrayants dans l’armée » (18 Floréal, 8 mai 1802). « Depuis environ quinze jours, je perds depuis trente jusqu’à cinquante hommes par jour dans la colonie et il n’y a pas de jour où il ne m’entre de deux cents à deux cent cinquante hommes à l’hôpital, tandis qu’il n’en sort pas plus de cinquante ». La maladie serait « celle qu’on appelle fièvre jaune ou maladie de Siam… déjà connues de façon saisonnière mais avec « plus d’intensité qu’à l’ordinaire à causes des miasmes qui s’exhalent des maisons incendiées » … « Cette maladie s’annonce sur quelques personnes par des signes indicateurs, qui sont ou de légers maux de tête, ou des douleurs d’entrailles ou le frisson. Chez d’autres, elle les altère tout d’un coup ; mais on ne cite pas un cinquième de malades qui aient échappé à la mort » (17 Pairial. 6 juin 1802).
Selon Nobi en novembre 1802, sur les 35 000 hommes envoyés à Saint-Domingue, au moins 15.000 ont péri de fièvre jaune (ref 19 pp 49)
Dans la description de cas du Général Leclerc lui-même, E. Peyre, docteur en médecine, inspecteur général du service de santé de la colonie de Saint-Domingue, médecin en chef de l’armée, décrit les symptômes suivants : « C’est la maladie de Siam dans toute son intensité chez un homme déjà épuisé » qui entre dans un « état comateux, fiévreux et délirant avant de mourir » (in ref 18)
Assurément les descriptions rapportées par les lettres de Leclerc et celles qui furent retrouvées dans les rapports d’officiers de santé renforcent, elles-mêmes, le doute quant à une incrimination formelle de la fièvre jaune dans l’épidémie. Dans les descriptions de cas rapportés en Haïti on ne retrouve pas de « vomito negro », attaché à la fièvre jaune.
A la lecture des lettres de Leclerc, on est frappé de voir combien le corps expéditionnaire était dans une situation critique sur les plans financier, de l’approvisionnement, de l’armement, de l’alimentation et d’un quasi-abandon par la Métropole. Dans presque tous ses courriers Leclerc décrit, déplore cette situation et quémande sans succès qu’on lui vienne en aide.
Pour Idlinger, qui avait occupé à Saint-Domingue d’importantes fonctions administratives, presque sans interruption de 1789 à 1803, les militaires rescapés de l’expédition Leclerc s’efforcent d’accuser la fièvre jaune comme raison du désastre. Les causes immédiates de la catastrophe étaient avant tout l’inexpérience des chefs et la méconnaissance des localités et des habitants (in ref 18). D’autres auteurs décrivent la confusion totale et l’incompréhension des officiers de santé face à l’épidémie qui ravage les troupes françaises de l’expédition de 1802 (ref 19, ref 20). « Les naturels des pays (créoles) blancs et noirs en sont généralement exempts » (ref 16 et ref 17)
Il est envisageable qu’une maladie autre que la fièvre jaune ait pu être à l’origine des cas de “jaunisse” observés chez des soldats de la force française. Avant et après l’indépendance on continua d’observer dans l’île des cas de fièvres endémiques diverses. On sait mieux aujourd’hui que des centaines d’hommes voyageant pour la première fois en contrées tropicales, sans prémunition (immunité partielle), sont exposés à des agents infectieux jamais rencontrés par eux. Ils développent des formes graves et favorisent des extensions épidémiques. Chez les Haïtiens expatriés et les visiteurs étrangers de passage aujourd’hui en Haïti les présentations cliniques de paludisme chez les patients atteints sont plus volontiers sévères et même létales.
Le développement de laboratoires spécifiquement dédiés à la surveillance des infections y compris en Haïti (ex le LNSP, Laboratoire National de Santé Publique) permet de nos jours d’identifier correctement les agents infectieux présents évoluant sous formes endémique ou épidémique. Aucun cas de fièvre jaune n’a jamais été retrouvé en Haïti depuis le retrait des forces d’expédition coloniale françaises. Les soldats de l’occupation américaine (1915-1934) comme ceux intervenus en 1994 (opération « restore hope ») n’ont apparemment pas contracté de fièvre jaune en Haïti. Où donc est passé le virus amaril ?
Cette “disparition” aurait pu être attribuée à l’absence de réservoir animal sylvestre. Les singes sont effectivement un réservoir du virus en forêts, et responsables des extensions épidémiques décrites périodiquement, et encore récemment dans de grandes villes d’Amérique du Sud et d’Afrique. (ref 21 et ref 22).
Mais, il n’y a jamais eu de singes en Haïti, pas plus qu’il n’y en eut parmi les esclaves des bateaux négriers ou dans l’armada française en1802. Le seul « réservoir » imaginable serait l’homme. On ne connait pas de porteurs sains du virus amaril au-delà de 10 jours.
La malaria, décrite seulement en 1880 était probablement présente à Saint Domingue et dans les autres colonies américaines (ref 23 pp180). Elle se transmet à l’homme elle aussi par piqures d’un moustique mais sans entretien dans un réservoir animal. Seul l’homme peut être un réservoir du plasmodium, parasite transmissible, bien au-delà de 10 jours.
Nous avançons ainsi l’hypothèse d’une erreur d’attribution au virus amaril de l’épidémie qui frappa le corps expéditionnaire français alors qu’elle fut provoquée plutôt par un autre agent infectieux. Parmi les possibles responsables le plasmodium falciparum est le meilleur candidat. Il est en effet responsable de formes graves et létales de paludisme/malaria à travers le monde tropical et il est encore présent et parfaitement diagnostiqué en Haïti.
Le paludisme ou malaria, appelé également « fièvre des marais », est une maladie infectieuse due non pas à un virus mais à protozoaire sanguin (hématozoaire) du genre Plasmodium, propagé par la piqûre de certaines espèces de moustiques anophèles (et non par les aedes et autres vecteurs de fièvre jaune).
Le paludisme est considéré comme l’une des maladies les plus mortelles de l’histoire de l’humanité. C’est la maladie parasitaire la plus répandue dans le monde aujourd’hui.
Le plasmodium est transmis principalement la nuit, après piqûre d’une femelle moustique du genre Anophèles. Le moustique s’infecte après piqure préalable d’un autre individu atteint du paludisme.
Seules quatre espèces de plasmodium sont spécifiquement humaines et parmi elles c’est Plasmodium falciparum qui est responsable d’une grande majorité des décès provoqués par le paludisme. C’est ce plasmodium qui est le plus largement répandu en Haïti comme en Afrique tropicale.
Les premiers traitements à base de quinquina vont permettre d’y découvrir un ingrédient actif contre la malaria : le sulfate de quinine qui fut mis au point en 1834 par François Maillot, médecin militaire français en Algérie. La malaria y décimait les troupes et les colons mettant en valeur les marais de la Mitidja. Il émit l’hypothèse d’un protozoaire responsable du paludisme et fit appliquer aux soldats de l’armée d’Afrique un nouveau traitement, à base de sulfate de quinine. Les résultats sont immédiats : la mortalité des patients hospitalisés tombe de 33 % à 5 %
C’est en novembre 1880, qu’Alphonse Laveran, autre médecin militaire, confirme ces hypothèses, en observant à Constantine l’hématozoaire du paludisme. Il reçut le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1907.
Entretemps, en 1895, l’expédition française à Madagascar avait été un vrai « désastre sanitaire » : sur 21.600 personnes débarquées, 5.731 y sont mortes du paludisme et 25 sont décédés au combat. Ce genre de désastre n’est pas sans rappeler l’épidémie de Saint Domingue qui s’était produite près d’un siècle plus tôt.
En 2012, une étude des marqueurs génétiques de milliers d’échantillons de Plasmodium falciparum en Amérique du Sud confirme l’origine africaine du parasite (les Européens eux, ayant été affectés par cette maladie en Afrique même). Entre le milieu du XVe siècle et le milieu du XIXe siècle deux routes principales de la traite négrière ont été suivies par le parasite. La première menait les Espagnols au nord du continent sud-américain (Colombie), et la seconde, prise par les Portugais, aboutissait plus au sud (Brésil).
En 2023, le nombre de cas de paludisme dans le monde était estimé par l’OMS à 263 millions dont 597.000 décès : 94% et 95 % respectivement de ces chiffres attribuables à la seule région africaine.
P. falciparum se distingue nettement des autres espèces de Plasmodium par un pouvoir pathogène bien plus grand avec une capacité de créer des lésions vasculaires (parois des petites vaisseaux) et tissulaires expliquant que les formes graves soient nettement plus importantes avec ce parasite. Aujourd’hui même, le paludisme par P. falciparum non ou tardivement traité présente un risque vital immédiat avec possibilités de défaillances multiviscérales. Le paludisme grave survient généralement 6 à 14 jours après l’infection.
Il y a plusieurs critères définissant un paludisme grave, parmi lesquels : un ictère clinique (jaunisse), une insuffisance rénale, un neuropaludisme (présentations allant de l’obnubilation aux convulsions et au coma : c’est l’accès pernicieux décrit par les francophones ou la « cerebral malaria » décrit par les anglo-saxons). (ref 5 pp 655-56)
Ce paludisme sévère peut donc progresser rapidement et entrainer le coma et la mort en quelques jours voire quelques heures. Le taux de mortalité de ces formes graves peut aujourd’hui encore dépasser 20 %, même avec un traitement correct. « Tout retard au traitement d’un paludisme peut être fatal si P. falciparum est en jeu » (ref 5, pp 660)
La Fièvre bilieuse hémoglobinurique est une complication survenant chez des patients paludéens recevant de la quinine. Ils présentent une anémie sévère, un ictère (jaunisse) avec hémoglobinurie (présence d’hémoglobine dans les urines, leur donnant une couleur foncée « blackwater fever » pour les Anglais, ou urines rouge porto ou “coca cola” pour les Français). (ref 5 pp 656). Notons que des décoctions ou infusions de quinquina étaient utilisées contre la fièvre jaune par l’armée coloniale à St Domingue en 1802 (ref 19 pp 50).
Ainsi donc au moins deux pathologies, l’une virale (ref 3), l’autre parasitaire (ref 4) transmises par des moustiques différents sont incriminables dans l’épidémie qui, à Saint Domingue, toucha les seuls européens non autochtones de 2002 à 2003. Les revues descriptives cliniques montrent combien sont proches les manifestations décrites dans les deux maladies (fièvres, céphalées, ictère/jaunisse, hémorragies, défaillances multi-viscérales…). On peut légitimement se demander si les médecins accompagnant l’expédition Leclerc étaient alors en mesure de retenir le diagnostic de fièvre jaune sans aucun moyen de la différencier du paludisme alors non connu.
Une épidémie meurtrière a incontestablement frappé les forces françaises à Saint-Domingue en 1802–1803. Dans l’histoire des expéditions militaires européennes sous les tropiques, ce scénario est fréquent : des troupes non immunisées, mal acclimatées, exposées à des agents infectieux qu’elles ne comprennent pas, subissent des pertes massives. À l’époque, l’identification des maladies reposait principalement sur l’observation clinique, dans un contexte où les concepts de virologie, de réservoir animal, de vecteurs et de diagnostic biologique n’existaient pas encore. La confusion nosologique entre plusieurs “fièvres” est donc plausible.
Dans ce cadre, il est raisonnable d’examiner l’hypothèse suivante : le terme “fièvre jaune” a pu regrouper des tableaux variés, dont certains relèveraient du paludisme grave (notamment à Plasmodium falciparum), compatible avec des accès fébriles, un ictère, des atteintes multiviscérales et des issues fatales rapides — et avec le fait que le paludisme reste documenté en Haïti, tandis que la fièvre jaune n’y est pas décrite comme endémique dans la période moderne. Cette hypothèse n’exclut pas d’autres diagnostics (co-infections, leptospirose, etc.) ; elle invite à une relecture prudente des sources médicales de l’époque.
Mais une clarification s’impose : réviser l’étiquette médicale d’une épidémie ne revient pas à déplacer la cause de la victoire. La réussite de la Révolution haïtienne tient d’abord à une capacité exceptionnelle d’organisation, de résistance, de commandement et de combat, dans des conditions extrêmes. Réduire Vertières à une affaire de moustiques, même “la fièvre jaune aidant”, revient trop souvent à éviter l’essentiel : la première victoire durable d’une révolution d’esclaves dans l’histoire moderne a été obtenue par des femmes et des hommes en armes, portés par une volonté politique et une stratégie.
Les limites de cette note sont assumées : elle ne remplace pas une enquête historique et médicale systématique. Elle propose une direction de recherche : reprendre, source par source, les descriptions cliniques rapportées en 1802–1803, les confronter aux diagnostics possibles, et établir ce que l’on peut raisonnablement conclure. Ce travail — archivistique, historiographique et biomédical — mérite d’être mené, notamment par de jeunes chercheurs haïtiens et caribéens. Comprendre la maladie, ici, n’est pas seulement une question de science : c’est aussi une manière de mieux comprendre comment se fabrique, ou se déforme, la mémoire d’une victoire.
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2. Rapport au ministre des Affaires étrangères, M. Dominique de Villepin, du Comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes , remis par Regis Debray le 1er janvier 2004 , manuscrit de 104 pages. https://www.vie-publique.fr/rapport/26900-rapport-au-ministre-des-affaires-etrangeres-m-dominique-de-villepin-d
3. La fièvre jaune : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fi%C3%A8vre_jaune#MonathCetron2008
4. Le paludisme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Paludisme
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21. fièvre jaune dans les Amériques : ce que nous savons – YouTube youtube.com
Webinar OMS 2025 Fièvre jaune Amérique https://www.youtube.com/watch?v=1fhQPcgMS50
22. WHO EPI-WIN 2025: Yellow fever in Africa: what we know – YouTube youtube.com Webinar OMS 2025 Fièvre jaune Afrique https://www.youtube.com/watch?v=pnlZUYoCv38
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Le Dr Bernard Liautaud est médecin et cofondateur de GHESKIO (Port-au-Prince), institution de référence en santé publique, recherche et prise en charge des maladies infectieuses. Il s’intéresse aux liens entre histoire, épidémiologie et politiques de santé dans l’espace caribéen. Ses travaux portent notamment sur les infections transmissibles, la prévention et l’organisation des systèmes de soins en Haïti.





