La participation des Français d’origine haïtienne à la vie politique

Eric SAURAY

Au début des années 2000, il y avait officiellement en France un seul élu français d’origine haïtienne. Il s’appelait Louis Tanis Raymond. Il était adjoint au maire de Montataire et était délégué aux affaires sociales et à la culture. En 2025, vingt-cinq (25) ans après, on compte au moins une trentaine d’élus français d’origine haïtienne. Certains occupent de hautes fonctions. À titre d’exemple, Anne-Louise Mésadieu est conseillère régionale d’Île-de-France, ambassadrice et déléguée spéciale chargée des relations diplomatiques, et par ailleurs adjointe au maire Chaville, chargé de la culture. Jocelyn Jean-Louis est adjoint au Maire de Bouffémont et délégué à la Veille Numérique ainsi qu’à la Cybersécurité. Pearl Hippolyte est adjointe au maire d’Ambès et chargée des affaires sociales et du Numérique. Tous ces exemples montrent que nous avons affaire à des élus de première importance qui ne se contentent pas d’avoir un poste, mais qui sont des acteurs politiques locaux engagés et responsables.

Il ne s’agit pas d’un phénomène de mode limité à l’hexagone puisqu’il y a également des élus français d’origine haïtienne en Guyane. Cette augmentation du nombre d’élus français d’origine haïtienne n’est pas le fruit du hasard. C’est un signe évident d’une intégration certaine et d’une meilleure implication dans la vie de la cité. On peut y voir aussi l’acceptation de l’idée que l’on peut être attaché à la terre d’origine sans manquer d’être utile là où on vit. C’est sans doute un changement de paradigme dans la manière dont les Haïtiens vivent leur éloignement de leur terre natale. En effet, si jusque-là les Haïtiens d’origine avaient beaucoup de réticence à prendre la nationalité française parce qu’ils nourrissaient l’espoir d’une carrière politique en Haïti, les plus jeunes semblent accepter non seulement de se naturaliser, mais aussi de participer à la vie politique française à tous les niveaux. Ce phénomène devrait prendre plus d’ampleur à l’avenir, car ceux qui sont nés en France se posent moins le problème d’une éventuelle carrière politique en Haïti. C’est une bonne chose pour la communauté haïtienne installée en France. Cela lui permet de disposer en son sein d’un vivier de personnes qui font de manière concrète l’apprentissage du leadership, l’apprentissage des règles de la démocratie, l’apprentissage du pouvoir au niveau local, le premier niveau de responsabilité politique. 

Il faut noter que les élus français d’origine haïtienne ne se contentent pas de postes de conseillers. Ainsi, parmi les élus français d’origine haïtienne, il y a des maires adjoints c’est-à-dire des membres qui participent au pouvoir exécutif local. Ceux qui ne sont pas adjoints ont une délégation dans des domaines essentiels de la vie politique locale. Par exemple, Oldhynn Pierre est conseillère municipale de la ville de Bondy et déléguée à la santé et à la prévention des risques. Ces Français d’origine haïtienne sont donc aux premières loges pour mettre en œuvre des politiques publiques et apprendre à résoudre les problèmes des habitants. Certains mettent en place des actions qui auront des effets durables sur la vie des habitants. Là aussi, il existe un changement avec les générations précédentes qui se contentaient d’un rapport intellectuel à la politique et au pouvoir. Avec les élus d’aujourd’hui, le rapport au pouvoir est concret et permet de voir les limites des utopies. 

L’existence de ces élus permet également à la communauté haïtienne de France d’avoir des élus susceptibles d’être à son écoute pour faire remonter les problèmes de la vie quotidienne auprès des municipalités où ils vivent. Bien entendu, il y a peu de chances qu’il y ait un traitement communautaire des problèmes, mais le fait que des élus puissent transmettre des demandes et expliquer aux autorités locales les problématiques propres aux Haïtiens ne peut que participer d’une meilleure compréhension de leurs difficultés et d’une meilleure chance de trouver des solutions. 

Par ailleurs, il est possible qu’une certaine émulation se crée et permette à d’autres personnes de se lancer en politique pour changer les choses au lieu de les subir. Les Haïtiens et les Français d’origine haïtienne doivent donc se réjouir de l’existence. 

Malgré tout, il faut préciser que ce phénomène d’augmentation du nombre d’élus français d’origine haïtienne n’est pas isolé. Il s’inscrit dans cette tendance qui voit beaucoup de Français issus des minorités ou de l’intégration s’impliquer en politique pour changer les choses ou pour être mieux armé dans la défense des intérêts de la cité. Cela veut dire que ces personnes ont réussi à dialoguer avec les politiciens qui pensaient les utiliser pour attirer un électorat. Cela a donné naissance à une diversité des opinions politiques au sein des élus français d’origine haïtienne. Si beaucoup d’Haïtiens revendiquent avec fierté leur appartenance à la gauche, beaucoup d’élus français d’origine haïtienne peuvent être rangés sur la droite de l’échiquier politique. Cela veut dire qu’ils ont appris à choisir leur camp, mais qu’ils ont également compris qu’un électoral captif n’est pas nécessairement le meilleur moyen de défendre ses intérêts et encore moins ceux de sa communauté. Cela devrait inciter les partis politiques français à courtiser les Français d’origine haïtienne et à ne pas les considérer soit comme acquis soit comme rebelles à toute idée d’appartenir à un camp politique qui ne serait pas le leur suivant les biais historiquement ancrés. Cette diversité dans l’engagement entraînera une diversité dans le leadership, ce qui peut être très utile pour apprendre à respecter le principe de pluralité. La démocratie y gagne. Pour le pays d’origine, Haïti, c’est un gage d’expertise utilisable en cas de besoin.

Le dernier élément exceptionnel est la création d’une association regroupant certains des élus français d’origine haïtienne. Cette association est présidée par Daphnée Cadelice, adjointe au maire d’Ecquevilly, en charge de l’environnement et de l’agriculture. C’est un point positif parce que ces élus ne sont pas tous du même bord politique. Bien que certains soient de gauche et d’autres de droite, ils ont su trouver des points communs pour travailler ensemble dans l’intérêt des membres de l’association et dans l’intérêt d’Haïti. Cette création d’association est la base nécessaire pour créer des réseaux indispensables dans l’exercice d’un mandat politique. Elle compte aussi pour porter des revendications légitimes auprès des autorités françaises comme des autorités haïtiennes. Ainsi, ces élus peuvent être de bons relais pour les autorités des deux camps dans le cadre de dialogues susceptibles de nourrir positivement les liens historiques et culturels entre Haïti et la France. Ces élus étant des interlocuteurs crédibles et sérieux, les deux pays devraient s’appuyer sur eux pour nourrir le dialogue nécessaire entre les deux peuples.

Enfin, Haïti devrait se réjouir de l’expérience de ces élus qui exercent de vraies responsabilités. En effet, ces élus peuvent être des soutiens puissants pour les élus locaux d’Haïti. Ils peuvent contribuer à du jumelage. Ils peuvent apporter leur contribution dans l’organisation d’élections parce qu’ils ont appris à organiser et à tenir des bureaux de vote. Ils peuvent apporter leur expertise dans l’organisation de commissions indispensables à l’examen des délibérations relatives à la vie citoyenne. Ils peuvent apporter leur expertise dans la tenue d’un conseil dans le respect du pluralisme politique. Parfois, Haïti est obligé de faire appel à des experts étrangers en matière d’élection ou d’apprentissage de la démocratie locale. Désormais, il faudrait sans doute penser à faire appel à ces experts qui, parce qu’ils sont Haïtiens aussi, n’auront aucun problème de langue. Forts de leur apprentissage des mécanismes de délibération et de prise de décision, ces hommes et ces femmes pourraient être utiles dans les efforts à entreprendre pour engager Haïti dans l’apprentissage urgent des règles de fonctionnement de la démocratie moderne.

Louis Tanis Raymond a ouvert la voie. Les élus d’aujourd’hui poursuivent le chemin. Il faut souhaiter, que leurs expériences et leurs compétences soient mises au service de la consolidation de la démocratie en Haïti !

Notice biographique

Éric Sauray est docteur en droit, avocat au barreau du Val-d’Oise et écrivain. Il est l’auteur de plusieurs essais et travaux consacrés aux questions politiques, juridiques et historiques liées à Haïti et à sa diaspora

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