Société et Cultures vivantesjuillet 4, 2026

Société et Cultures vivantesavril 4, 202649 Views
Réseau Social. Novembre 2024. Un homme collé à un mur, les bras derrière la tête, est mis en joue. Un autre, mitraillette à la main, lui tire dessus. Les balles crépitent sur le mur. Mauvais tireur ? Des cris fusent : « Li pa pèsé. Misié pa pèsé. » Les tirs s’intensifient. Le condamné, visiblement blessé à la jambe, s’écroule. Une dame, pistolet à la main, s’avance et tire plusieurs balles sur l’individu par terre. Invincible cet homme criblé de balles ? Pourquoi ces cris alors qu’à l’évidence les tireurs avaient mal visé ? Comment peut-on croire qu’un être humain soit invincible, qu’il ait une protection surnaturelle contre les balles ?
Cette croyance, en bonne santé dans notre pays malade, est un fil rouge de notre histoire. Des personnages de tout calibre se sont déclarés invincibles. Des plus célèbres aux plus ignobles. François Macandal, précurseur de l’indépendance, expert dans l’art du poison, se faisait passer pour invincible auprès de ses coreligionnaires maintenus en esclavage. Né en Afrique, vendu « à un Sieur Tellier », marron depuis dix-huit ans, empoisonneur émérite, il terrifiait la colonie. Cet homme d’exception perdit son combat de piètre façon. Moreau de Saint-Méry raconte que Macandal fut capturé ivre au cours d’un calenda où des esclaves en grand nombre dansaient sur l’habitation Dufresne, au Limbé (1). « On découvrit qu’il avait conçu le gigantesque projet d’exterminer les Blancs, et de proclamer la liberté et l’indépendance de la race noire à St-Domingue. Il fut jugé, condamné à être brulé vif par un arrêt du conseil de la province du Nord du 20 janvier 1758 » (2). Un écrit anonyme relate l’exécution de la sentence : » Aussitôt qu’il a senti le feu, il a fait des hurlements effroyables ; mais il a fait des efforts si prodigieux et si supérieurs aux forces de l’homme, que le collier et la chaîne se sont détachés du poteau ; en sorte qu’il s’est sauvé du feu le corps en partie brûlé. La maréchaussée et les habitants ont eu la prudence de faire aussitôt retirer les Nègres qui environnaient la place. Tous ces malheureux, en se retirant, criaient à haute voix que Macandal était sorcier et incombustible ; qu’il avait eu raison de leur dire que personne n’était capable de l’arrêter, et qu’aussitôt qu’on mettrait la main sur lui, il se changerait en maringouin (moustique) » (3). Dans son ouvrage : « Vaudou sorciers empoisonneurs. De Saint-Domingue à Haïti », Pierre Pluchon continue : « Le geôlier Massé, au milieu des cris, « Macandal sauvé », veut tuer le condamné d’un coup d’épée, mais le procureur général, le lui interdit, et commande de lier le criminel sur une planche et de le lancer dans le feu. Ce qui est fait au vu de tous. Néanmoins, observe Moreau de Saint-Méry, trente ans plus tard : « quoique le corps de Macandal ait été incinéré, bien des Nègres croient, même à présent, qu’il n’a pas péri dans le supplice » (4).
Une autre occurrence de ce genre dans la colonie est relatée par nos historiens. Février 1794. Halaou, chef d’une bande de nouveaux libres nous est décrit ainsi par Thomas Madiou : » Les insurgés du Cul-de-Sac avaient à leur tête un Africain nommé Halaou, d’une taille gigantesque, d’une force herculéenne ». « Il régnait sur ses bandes par la superstition, tenant toujours sous le bras un grand coq blanc qui lui transmettait, prétendait-il, les volontés du ciel. Il marchait précéder d’une musique de tambours, de LAMBIS (a), de trompettes et de ses sorciers ou papas qui chantaient qu’il était invulnérable, que le canon n’était que du bambou et la poudre de la poussière. Sa garde portait de longues queues de bœuf qui, disait-on, détournaient les balles. Halaou, curieux de voir Sonthonax qui était devenu le BON DIEU des nouveaux libres, partit pendant une nuit obscure de l’habitation Meilleur, et arriva aux fossés du Port-Républicain, à la pointe du jour, à la tête de 12.000 noirs » (5). Beaubrun Ardouin précise : « Halaou voulait connaître ce Sonthonax, ce BLANC qui avait le premier déclaré la liberté générale dans le Nord (29 août 1793) « (6). Thomas Madiou poursuit : « Tout à coup éclata sa musique infernale, et tous les citoyens se précipitèrent vers les fossés pour voir ces bandes effrayantes. Le commissaire alla au-devant d’Halaou, l’embrassa, lui parla à l’oreille et l’invita à faire entrer ses troupes dans la ville… Sonthonax conduisit Halaou au palais national où il lui fit servir un magnifique repas. Il serait difficile de peindre la joie, l’orgueil et l’enthousiasme de ces bandes de congos, d’ibos, de dahomets, de sénégalais, quand elles virent leur chef suprême presque nu, couvert de fétiches, tenant son coq blanc à son côté, assis auprès du représentant de la France couvert de rubans tricolores » (7).Nos deux historiens rappellent que selon nos traditions, « Sonthonax, après le repas, aurait exhorté Halaou à se rendre à la Croix-de-Bouquets, pour y faire périr le général Bauvais, qu’il lui aurait représenté comme l’ennemi de la liberté des Noirs » (8).
« Halaou quitta la ville pour la Croix-de-Bouquets. Le bruit courait au Port-Républicain que Sonthonax avait donné l’ordre d’assassiner le général Bauvais. Les généraux Pinchinat et Mombrun, proches de Bauvais, envoyèrent à la Croix-des-Bouquets deux officiers pour exécuter Halaou à tout prix. Les officiers, suivis d’un sergent noir du nom de Phelippeaux » (9), trouvèrent Bauvais, Halaou tenant toujours son coq et quelques-uns de ses sorciers, attablés buvant des rafraichissements. « …le sergent abattit Halaou d’un coup de fusil » (10). Un combat s’engagea entre les insurgés et les soldats de la légion de l’Ouest. « Les nouveaux libres formant des masses épaisses étaient mitraillés presque à bout portant. Leurs queues de bœuf qu’ils agitaient en criant Halaou ! Halaou ! pour détourner les projectiles, disparaissaient, emportées au loin Enfin les bandes d’Halaou terrifiées de la mort de leur chef qui, croyaient-elles, était invulnérable, et de la disparition du coq blanc qui passait, à leurs yeux, pour un esprit céleste, prirent la fuite de tous côtés, et se dispersèrent dans les montagnes aux extrémités de la plaine du Cul-de-Sac » (11).
Ces références historiques n’ont rien changé dans nos croyances. Ceux qui ont assisté à l’exécution de ces personnages invincibles, invulnérables ont conservé leur conviction. La réalité n’a pas suffi pour altérer l’adhésion de nombre de gens à ces idées irrationnelles. Tout individu qui fait appel au bon sens pour écarter ces croyances se heurte à des réponses déraisonnables. Un ami à qui j’exprimais mon étonnement qu’un être humain puisse se déclarer blindé, invincible, invulnérable sans passer pour fou, me laissa entendre que je radotais. Comment ? Il m’expliqua doctement qu’il y a un jour de la semaine où celui (c’est généralement un homme, un guerrier ?) qui « n’est pas percé » devient vulnérable et que l’ennemi qui connaît ce jour sans protection peut vaincre indiscutablement. Cet ami vit en Amérique du Nord depuis une cinquantaine d’années ; comment peut-il nourrir encore ce mythe ? Est-ce que ce genre de représentation est réactivé dès qu’on se trouve entre Haïtiens ?
Août 1963. Invasion du général Léon Cantave. Le capitaine Blucher Philo-gène, réputé invulnérable, commande une troupe d’assaillants. Il traverse avec ses hommes le cimetière de Ouanaminthe, sans se douter qu’en face sont postées des unités des Forces Armées d’Haïti. Il est accueilli par une rafale de balles et meurt le premier sur le coup. Sa tête est tranchée et amenée au palais national à François Duvalier. Un officier de l’armée en mission dans le nord, Elliott ROY, qui a eu son fusil en main a constaté les inscriptions : Ibel, Ebel, Abel. Ces termes viennent de vieux rituels de protection contre toutes les armes. Ils ont toujours cours dans les milieux ésotériques de la société haïtienne. Le plus curieux dans cette énigme est l’adhésion du tout venant à ces croyances quelle que soit sa classe sociale. S’agit-il d’une disposition culturelle, voire un mythe protecteur ?
Pourtant ce mythe ne protège pas beaucoup des balles ceux qui se font canarder. Peut-être que la protection ne fonctionne pas ainsi. C’est-à-dire, pas directement. L’être protégé finit par se créer une réputation hors norme, qu’on évite de lui tirer dessus. La protection fonctionne dans la mesure où personne n’ose l’attaquer. C’est souvent une forte personnalité qui désarçonne l’adversaire par son entrée en scène, sa présence. Il y a là un côté théâtral, une manipulation délibérée des consciences qui relève de contextes où la peur, la crainte, la panique jouent un rôle affolant. Qui a vu un de ces êtres invulnérables se présenter à un stand de tir de l’armée et démontrer qu’on peut lui tirer dessus en vain ? Répondre de la sorte paraît futile parce que l’être humain est toujours pris dans un réseau d’affects, d’appartenances. Si de telles croyances ont perduré c’est qu’elles possèdent une force attractive, portée par des secteurs non négligeables de la nation. On voit bien que nous sommes confrontés à un héritage fabuleux, mais également risqué. Fabuleux, car ces croyances ont porté les insurgés de la colonie à enfoncer le bras dans les canons de l’artillerie française en criant que ce n’est rien, c’est de la poussière. Risqué, parce que la guerre de l’indépendance n’aurait pas été gagnée si nos stratèges s’étaient appuyés uniquement sur ces croyances. Il n’est guère aisé de combattre quelqu’un qui n’a pas peur de mourir. Des esclaves révoltés de Saint-Domingue affirmaient sur le champ de bataille ne pas craindre la mort qui est un retour en Afrique chez leurs ancêtres. Ce qui se love derrière, c’est le fait que nous restons les uns les autres des êtres humains. Nos actes peuvent résulter d’idées extravagantes, absurdes, mais nous gardons tous notre finitude. Dans tous ces récits, il y a toujours une indication, une information qui nous ramène à l’humaine condition. L’individu invulnérable de mon ami mentionné plus haut ne l’est pas un jour par semaine. Une faille dans le blindage ? La protection contre les balles est un mythe à double détente. Elle projette une aura autour de ceux qui s’en réclament, troublent et perturbent les autres qui participent de la même sphère d’affects. Le charme continue, se maintient tant qu’il n’y a pas passage à l’acte. N’est-ce pas un paradoxe qu’il faut analyser comme une disposition socioculturelle ? Sinon, comment comprendre que des gens instruits vont également chercher cette protection ? En regardant de près, on se rend compte que la population croit, sans vraiment croire. Un doute persiste sous couvert d’adhésion. Heureusement, car tout le monde sait que les balles ne rigolent pas. Mais on ne sait jamais : mieux vaut être protégé !
On n’en sort pas. C’est justement le problème de la disposition socioculturelle. Immergé dans les coutumes, les traditions de notre société, il n’y a pas de contre-société en face qui récuse les pratiques, les habitudes qui vont de soi. Sauf en cas de crise majeure. L’analyse de nos mœurs, de nos usages ressemble à une accusation du passé. Pire, à une attaque contre ce qui fait qu’on est ce qu’on est. L’analyse rationnelle de nos coutumes est mal vue de nos traditionalistes impénitents ; ils demandent de quel lieu parlent les critiques qu’ils considèrent comme des détracteurs ? C’est comme si toute analyse, tout examen cherchait à déhaïtianiser, ou à occidentaliser. Nos croyances sont nos croyances. Point barre. Inutile de vérifier leur contenu. Les différents peuples de la planète regorgent de croyances aussi absurdes. Notre histoire mouvementée nous a légué ces vérités-là, accueillons-les comme notre patrimoine, comme ce qui nous constitue comme peuple. Admettons. D’abord l’histoire ne consiste pas dans la répétition du même. Ensuite tout n’est pas vérité dans ce que l’histoire nous lègue. Enfin, de tout temps, à toutes les époques, dans tous les pays, existent des pratiques détestables, odieuses, aberrantes. Ainsi ces pratiques sont la cristallisation spécifique, une réponse consciente ou non de notre peuple à une question particulière que nous pouvons apprécier avec ses bienfaits et ses revers. Les balles sifflent beaucoup ces temps-ci. La recherche d’une protection est d’autant plus légitime que celle de l’Etat est absente. Quel choix déterminer dans notre situation historique présente ? Faut-il revenir, s’accrocher aux coutumes en train de s’effondrer sous nos yeux ? Consulter un hougan performant, les mystères de la famille pour un blindage robuste ?
Quoique nous fassions, humains nous sommes, humains nous restons. Aucune protection ne donne un pouvoir surhumain. Hélas, le reste est affaire de manipulateurs, charlatans, sorciers, hougans, psychologues, psychiatres.
Bibliographie
(a) Grosse coquille ayant à l’intérieur la forme d’un alambic. (Note de MADIOU, Thomas, p. 234).
Notice biographique
Jacques GOURGUE est professeur de philosophie à l’Université d’État d’Haïti (UEH). Ses travaux et interventions portent sur les représentations sociales, l’histoire des idées et les rapports entre croyance, violence et politique, sur les héritages culturels haïtiens





