Roberte Momplaisir : Quand l’optimisme était permis !
Résumé
Peut-on à nouveau faire communauté ? Reconstruire le pays ? Admirer un vol d’oiseau ? Peut-on faire de l’éducation une arme de résistance ? Professeure à la Faculté des Sciences de l’Université d’État d’Haïti, Roberte Momplaisir, femme de terrain, partage ses doutes, ses interrogations et ses espoirs.
Deux fois par semaine, elle contourne Port-au-Prince encerclée par les gangs, pour retrouver ses étudiants. Les locaux de l’université ont été vandalisés. La bibliothèque pillée. Les cours ont lieu à Delmas, dans les locaux du Bureau des Mines. Comme dans les écoles, les effectifs se sont éclaircis à la Faculté des Sciences de l’Université d’État d’Haïti. Des voix ne répondent plus à l’appel. Des enseignants désertent. Le bateau menace de sombrer, mais Roberte Momplaisir, femme de combat et citoyenne engagée reste sur le navire. Elle a vaincu la peur et se consacre à sa mission, dans l’enseignement et la recherche.
Une double identité
On l’a appelée Erzulie à sa naissance à Saint-Marc, il y a quelques décennies. Erzulie, Déesse de l’Amour. De la Sensualité. Erzulie et Roberte. De cette identité double, où filiation vaudoue et éducation chrétienne s’entremêlent, elle tirera plus tard une fierté et une force exemplaires.
Un drame survient l’année de ses 12 ans. Sa mère décède. Elle sera élevée par sa famille maternelle. Dès l’âge de 14 ans, elle donne des cours particuliers, tandis que le cortège de carnaval passe sous sa fenêtre. Le besoin de transmettre, de voir germer les notions inculquées la comble, au point d’offrir des friandises à ses élèves pour les motiver.
Elle restera à Saint-Marc jusqu’au Brevet. Une filière réservée aux filles où on leur apprend la couture, la broderie, le français, la géographie, la culture générale. « On y préparait les futures épouses. On te façonnait ! » Elle s’est pliée au jeu, réfrénant son impatience d’apprendre autre chose de plus formateur : « J’étais forte au point de croix, au point de feston » se souvient-elle avec humour, une caractéristique de sa personnalité. L’enseignement des maths est restreint au minimum, les langues étrangères absentes du programme.
À 15 ans elle quitte Saint-Marc et prend des cours d’anglais, d’espagnol pour combler ses lacunes. Elle poursuit sa scolarité dans le circuit classique, au Collège Ferdinand Prosper, à Port-au-Prince. « Le secondaire était un choc » et lui « ouvre un autre monde ». Elle bénéficie d’une bourse pour préparer l’examen de philosophie — actuel baccalauréat — à Sainte Rose de Lima. De là lui vient son besoin viscéral « de rendre ce qu’elle a reçu », « de transmettre à son tour ». En dépit de ses excellents résultats en maths et en physique, on lui refuse l’admission à la Faculté des Sciences. Accès réservé à la gente masculine. Elle ira enseigner les Mathématiques au Cap-Haïtien pendant un an, habitera comme pensionnaire dans une famille, où elle prendra goût à la musique classique.
Un parcours « impertinent »
Mais la « petite impertinente » est tenace — ainsi la décrit un directeur d’établissement dépité, face à ses excellents résultats.
De retour à Port-au-Prince, sans repasser le concours d’entrée, elle peut intégrer l’École Normale Supérieure (ENS) en Sciences Naturelles, une section qui venait d’ouvrir, alors qu’elle voulait à tout prix « être prof de maths et de physique ». Encore une injustice qui renforcera sa détermination. Elle prend conscience des privilèges attribués aux étudiants masculins, à qui on réserve les filières nobles, tandis que les filles bradent leurs ambitions. Elle s’insurge contre cette discrimination, transposée aujourd’hui dans le monde scientifique, où on réserve une place « négligeable » aux femmes. « Une injustice dans un monde d’hommes ». Dans le monde universitaire et scientifique en Haïti, Roberte Momplaisir est une exception.
Après son premier diplôme universitaire, elle obtient une bourse pour la France, où elle achèvera un doctorat. À Paris, elle retrouve un camarade d’université en Haïti, l’ingénieur Jean-Raoul Momplaisir, qui deviendra par la suite son mari. En 1986, elle rentre en Haïti : il y avait un pays à construire. Elle n’a qu’une idée en tête : mettre Haïti au rang des autres Nations, accélérer la fierté des Haïtiens qui ont dit non à la dictature. Elle endosse plusieurs casquettes et contribue activement à la transition démocratique. L’optimisme ne semble pas un leurre.
Les défis
Port-au-Prince, juillet 1998, je la retrouve lors d’un séjour en Haïti. À des milliers de kilomètres de la Cité Universitaire Internationale de Paris, où nous nous sommes connues. Au volant d’un tèt bèf, un tout-terrain, Roberte sillonne avec assurance les routes de la capitale et de la province. Géologue, membre du BETA, le bureau d’études co-fondé avec son mari et un cercle d’ingénieurs amis, elle a une profonde connaissance du pays et de son sous-sol.
En cette fin d’après-midi, l’ambiance est survoltée à Port-au-Prince, pour cause de finale de football opposant le Brésil à la France. La veille, nous avons visité la galerie aux mille trésors d’Issa El-Saieh, à Pacot, car elle est aussi passionnée de peinture.
Aux abords de Mariani, nous admirons un sublime coucher de soleil. Le murmure des vagues nous enveloppe et prête à la discussion. L’espoir régnait encore, en ces temps. Et des projets, elle en avait plein la tête. En dépit de la crainte des chimères et des contrôles intimidants du CIMO (Corps d’Intervention et de Maintien de l’Ordre).
Paris, août 2022. La sauvagerie meurtrière des gangs qui contrôlent les zones stratégiques de la capitale, le délitement du pouvoir, la désintégration de la société, le traumatisme d’un double kidnapping (son mari et elle) ont érodé son dynamisme habituel. Ses yeux, de coutume si mobiles, sont figés derrière les grandes lunettes — ils retrouvent vie quand elle évoque son petit-fils. Ses gestes sont empreints d’une lenteur inaccoutumée, mais elle n’a pas perdu une once de son acuité intellectuelle.
« On est des morts en sursis »
Septembre 2025. Les balles sifflent sans discontinuer à Port-au-Prince et alentours. La connexion WhatsApp est mauvaise. « Il pleut », me dit-elle d’une voix lasse. À ma première question : « comment vas-tu ? » La réponse fuse : « on n’est pas morts, dans un pays de morts », précisant ensuite le sens : « on est des morts en sursis. Il n’y a pas d’espoir pour demain ». Une forme de tristesse et de fatalisme prennent le dessus momentanément. Il y a comme de la défaite dans l’air.
Puis elle fait digression et décrit le paysage dégradant qu’elle aperçoit de sa fenêtre. Il porte un nom : Jalousie. Un bidonville érigé à l’encontre de toutes les normes d’urbanisme. Son moral en prend un coup tous les matins : « il aurait fallu un arrêté pour empêcher cela. Gouverner, c’est prévoir. Aux premières constructions, il aurait fallu stopper ces maisons anarchiques ». Or, Port-au-Prince ploie sous la charge d’une population de 5 millions d’habitants. Un motif d’accablement supplémentaire.
Pourtant, elle a la force de déceler du beau dans ce chaos ambiant et photographie les oiseaux le matin, évitant tout ce qui peut déclencher de la tristesse : Mozart est contraint au silence, cédant la place à Cesaria Evora et à la musique cubaine.
Comment va le pays ? Elle oscille entre combativité et sentiment d’impuissance. Entre le nécessaire espoir et le doute. L’ambiance générale a déteint sur elle. Son plus grand sujet de préoccupation, c’est la jeunesse. L’éducation de la jeunesse. L’avenir de la jeunesse :
Ils (les jeunes) veulent tous partir. Ils ne se sentent pas liés au pays. Les étudiants abandonnent. Leurs camarades ne savent pas où ils sont. On constate tout simplement un jour leur absence. Ils sont « ailleurs ». Tout est ailleurs. Abinader ayant verrouillé les frontières, certains sont revenus s’installer dans le Nord et le Centre.
Qui sont ces étudiants ? Elle les décrit avec enthousiasme : ils étaient curieux, intéressés, avides de savoir, il y a 6 ans. On les a tous « perdus ».
L’État démissionnaire s’en désintéresse. Les écoles privées foisonnent. Dans n’importe quelle cabane on érige une école exhibant un écriteau : Primaire… Secondaire… Quant au Supérieur, deux universités sont dignes de ce nom : la Faculté des Sciences et le Centre de Techniques de planification et d’Économie Appliquée (CTPEA). Il y a belle lurette que les diplômes de médecine ne sont plus reconnus à l’étranger, contrairement à la formation des ingénieurs.
Cette démission de l’État, elle en a fait l’amer constat durant les sept jours où les kidnappeurs la retiennent : ses gardiens sont des jeunes, livrés à eux-mêmes. Le système éducatif haïtien les a délaissés. Ils étaient avides, mais ne l’ont pas maltraitée. Elle insiste sur le pouvoir de l’éducation, et de ce kidnapping, elle tire un sujet de réflexion qui l’émeut aux larmes.
La dégradation du système éducatif creuse le fossé. L’État n’a pas pris en compte l’enseignement. Les enseignants optent pour le plus offrant et se tournent vers le privé. « Les jeunes arrivent au bac avec des trous dans leurs bagages ». Pourtant, les Haïtiens dépensent beaucoup d’argent pour scolariser leurs enfants.
Quel espoir pour demain ? Les quartiers ont été éliminés. Et quand on élimine un quartier, on élimine un groupe. Il n’y a plus de vie en commun, plus de blagues, plus de musique, plus d’églises, de chorales, de groupes de prières, plus de championnats de foot. Cela va être dur à reconstruire. Il n’y a plus d’espoir, ce sera difficile de recréer tout cela. Car de nouveaux phénomènes dévastateurs surgissent. Les jeunes « s’étourdissent avec des bières dans les bars. S’adonnent aux plaisirs furtifs. Vivent au présent ».
Un constat dramatique quand la priorité est de transmettre un savoir scientifique et de façonner une conscience politique. Signe flagrant des temps : elle a dû amputer son programme de certains cours qui perdent tout leur sens dans le contexte actuel. Comment parler de « La Terre et la Vie » ? De l’apparition de la terre, de la manière dont les premiers hommes ont commencé à vivre ensemble, des premiers villages, de l’organisation politique ?
Y a-t-il encore une société fonctionnelle ? Il n’y a plus de société. La famille est éclatée. L’idée de pays n’existe plus. La terre physique n’existe plus.
Et pourtant, Roberte Momplaisir résiste au vent mauvais, et veut croire au sursaut. À une rédemption qui passera par l’éducation des jeunes. Elle veut croire en des jours meilleurs. À un possible demain dans ce pays exsangue.
En dépit des doutes qui la tenaillent, elle ne fléchit pas face à ses étudiants. Leurs commentaires sur le site de URGéO sont dithyrambiques :
— Rare de trouver des femmes de chez nous se consacrant aux disciplines scientifiques et techniques.
— Yon model, yon referans (un modèle, une référence).
— « Ma prof », résume fièrement un étudiant.
— Une femme de grande valeur.
L’impact de ces commentaires admiratifs sur elle ? « Je me donne à fond. Cela me donne des ailes. Tout n’est pas perdu. Ayiti pap péri (Haïti ne périra pas). Ce qui fait un pays c’est la qualité des gens. Je doute de la qualité des gens, mais j’espère que c’est provisoire. »
Elle en est convaincue : du pays effondré, une pierre jaillira. Quelque chose de magnifique qui rendra les gens meilleurs pour qu’ils sortent de leur zombitude. De leur torpeur. Son esprit de combat, toujours, reprend le dessus.
Fidèle à son credo « il y a un pays à construire », son combat porte aujourd’hui sur la violence et la criminalité institutionnelle, le dysfonctionnement des rouages de l’État. Sur la mobilisation de toutes les forces et de toutes les ressources pour surmonter le chaos, pour (re)construire. Un combat pour un sursaut. Pour « faire pays ».
Paris, janvier 2026. Elle a pu quitter Haïti, le temps d’une pause salutaire. Loin des balles qui crépitent la nuit. « Dormir. Enfin. Les deux yeux fermés ». En Haïti elle gardait toujours « un œil ouvert ». Quel regard jette-t-elle sur le pays à distance ? « Un regard toujours aussi désespéré, à l’approche de la date symbolique du 7 février. Les élections prévues (cette année) seront de fausses élections démocratiques dont seront écartées les populations déplacées. Sur une population de 6 millions en âge de voter, moins d’un demi-million pourra voter ». Démocratie pour qui ? « Ceux que l’on méprise n’élisent pas ».
« 2026 est une année charnière : ou bien cela change ou bien on meurt », conclut-elle. Et pour qui la connaît, il ne fait aucun doute qu’elle optera pour le changement, et avant tout, sur son terrain de prédilection : la transmission du savoir scientifique.
Notice — Roberte Momplaisir
Docteur en Sciences de l’Univers, UPMC ; spécialisation Géologie structurale. Diplômée en Sciences Naturelles ENS-UEH. Professeure à la Faculté des Sciences de l’Université d’État d’Haïti. Membre du Bureau des Mines et de l’Énergie, Haïti. Membre du projet OSMOSE, réunissant des chercheurs français et haïtiens, en vue de réduire le risque sismique en Haïti.
Notice biographique — Auteure
Journaliste de formation (Allemagne) ; rédactrice, traductrice. A travaillé dans les domaines de la communication, de l’édition, de la presse en Allemagne, en France, en Guadeloupe, en Suisse. Centres d’intérêts : littérature caribéenne francophone, société et actualités, éducation, transmission. Membre du CO du GIJC 2010 (Conférence internationale des journalistes d’investigation, Genève).