« L’embêtant dans les caricatures, c’est la ressemblance »
Ma deuxième fille, que les méandres de ma vie avaient fait naître sous les cieux de mon pays natal, chauds et mordorés, traversés par la brise, me demanda un jour :
« Mais pourquoi est-ce Haïti qui a été choisie pour être un pays expérimental ? »
Devant ma surprise, elle s’expliqua :
« J’ai vu ici des choses à nulles autres pareilles au monde. Dans tous les pays où nous avons séjourné, les animaux se conduisent selon les règles de la nature, sauf en Haïti. »
Ma surprise se changeant en effarement, elle daigna m’expliquer.
« Partout, par exemple, et j’ai lu ça aussi dans les livres, les coqs chantent le matin. On dit : “le coq chante au soleil levant”. Mais en Haïti, il chante tout le temps, à n’importe quelle heure. Je ne sais pas trop ce qu’il veut annoncer de manière si insistante.
Par exemple, encore, les grenouilles, partout ailleurs, quand elles croisent ton chemin et que tu les repousses d’un bâton, elles sautent en s’éloignant de toi. Ici, elles te sautent dessus. Allez savoir pourquoi…
Quant aux chiens ! Alors là, cet animal laisse déjà présager par son comportement ce que sera celui de son grand ami, l’homme de ce pays.
Par exemple, les chiens, ailleurs, ont peur des voitures. Quand elles leur arrivent dessus, ils s’enfuient en courant.
Ici… As-tu déjà observé les chiens haïtiens manman ? » me demande-t-elle soudain soupçonneuse, comme si elle doutait que je sois vraiment bien informée ou observatrice des choses de ce pays.
Je hochai vigoureusement la tête, incapable de faire plus, dans l’attente de ce qui me serait dévoilé par ce regard d’enfant.
« Eh bien, les chiens haïtiens, ils ne sont pas pareils, tu sais !
D’abord, ils sont en général allongés dans la rue et non pas sur le bord des routes comme partout ailleurs. Et quand la voiture arrive, ils tournent lentement la tête, la jaugeant du coin de l’œil, mais ils ne se lèvent pas.
Je ne comprends pas. Ils n’ont pas peur. La voiture a beau se rapprocher, ils ne bougent pas.
Très souvent le conducteur doit faire un écart pour éviter le chien. Quelquefois, quand ils se rendent compte que l’homme est vraiment de mauvaise foi et que le danger est réel, alors ils se lèvent, avec lenteur et un tel dédain évident, qu’on semble plus les déranger que les effrayer.
N’est-ce pas que les animaux sont bien étranges dans ce pays manman ? »

Je souris de contentement, elle était futée ma petite. Elle avait compris que pour faire avancer le monde le Bon Dieu avait bien besoin d’un peu d’expérimentation. Et il nous avait fait l’insigne honneur de nous choisir.
Nous, les premiers noirs libres du nouveau monde…
Les esclaves marrons, premiers guérilleros d’Amérique Latine…
Les faiseurs de la première république des Caraïbes et de la première république noire du monde…
Peuple créateur et original, dont la musique, la peinture sont connues du monde entier…
Petite île francophone dans une immensité de « pangnols », espagnols latino-américains et de blan-merikin, américains blancs…
Fille d’Afrique au milieu des fils de l’Europe du Nord et du sud…
Nous avons toujours été différents, singuliers.
Cette différence, elle nous étonne nous-mêmes, nous n’en sommes pas peu fiers, car l’orgueil et la vanité ne nous étouffent pas, alors qu’elle devrait quelque fois nous désespérer.
Car, d’être singuliers nous enlève parfois les références nécessaires à la compréhension de nos actes. Nous ne nous comprenons pas nous-mêmes :
Hâbleurs, aimant la parade et le spectacle, agressifs, et pourtant pas méchants. Pestant, criant, injuriant, puis éclatant de rire.
Partageux, mais méfiants.
Hospitaliers, mais distants.
Nous pourrions faire de ce pays aux couleurs d’arc-en-ciel un havre où il fait bon vivre.
Mais, comme nos chiens, nous aimons les routes pleines de risques. Nous attendons que le danger nous fonce dessus, nous n’avons pas l’air d’y croire jusqu’au dernier moment.
Sitôt esquivé, nous reprenons notre place, nonchalamment, attendant le prochain, la tête de côté pour « suivre » ce qui va arriver.