Le grand défi

Environnement‌avril 4, 2026101 Views

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Jean Marie THEODAT

Haïti apparaît souvent dans les actualités sous les traits d’un Etat aux abois. A tout point de vue : économique, politique et environnemental, le pays est en crise, nous dit-on. Le territoire, autrefois décrit comme un paradis par Christophe Colomb, est devenu une peau de chagrin sous l’effet du changement climatique global et d’un mésusage récurrent des potentialités du terroir. A cette dégradation chronique du milieu fait pendant une vulnérabilité accrue de la population dont plus de 40% vit sous la menace permanente de la famine (5 millions de personnes en 2025).

Depuis le 11 mars 2024 le pays est sans autorité légale, ses ports et ses aéroports sont fermés. La région métropolitaine vit au ralenti. Le premier ministre Ariel Henri a dû démissionner sous la pression des bandits ayant pris le contrôle de plus de 80% de l’espace métropolitain. Le président ayant été assassiné le 7 juillet 2021. Depuis, les bandes armées continuent de faire régner la terreur et plus d’un million de personnes ont dû fuir de chez elles en quête d’un abri plus sûr, soit autant de personnes qu’après le tremblement de terre de 2010.

Le défi auquel est confrontée la nation haïtienne est donc triple : économique, politique et environnemental. La sécurité alimentaire de la population est largement compromise. Avec le blocage des routes par les gangsters, l’UNICEF alerte sur les risques de famine touchent plus de 2 millions de personnes, en majorité des femmes et des enfants. Le chômage touche plus de 60% de la population active. 30% des Haïtiens vivent au-dessous du seuil de pauvreté (fixé à 1,80 €/jour), ce qui explique une faible espérance de vie (63 ans, alors qu’elle est de 83 ans à Cuba). Aujourd’hui la société haïtienne est une des plus inégalitaires des Amériques. 20% de la population concentrent 64% des richesses alors que 20% des plus pauvres n’en possèdent qu’1%.

Une nation frappée sur tous les fronts

Sur le plan politique, la transition vers la démocratie a été ratée par la brutalisation de l’espace public et son invasion par des groupes mafieux qui ont fait dérailler le train de la démocratie au début des années 1990. Les Casques bleus de l’ONU ont occupé le de 2004 à 2017 avec la mission de stabiliser la situation. Ce fut un échec. Une épidémie de choléra introduite fortuitement en 2010 (l’année du séisme déjà dévastateur) par des agents népalais de la mission provoqua une épidémie effroyable qui fit plus de 25 000 morts. A la fin de la mission, les gangs ont repris de l’activité et défient aujourd’hui ouvertement l’Etat en s’appropriant des secteurs entiers de la capitale. Devenus des territoires perdus, ces quartiers sont barrés par des portails en fer et des murs érigés par les gangsters. Les gangs occupent désormais plus de 80% du territoire de la capitale haïtienne. Ils rançonnent la population et terrorisent les faubourgs. Plus de 8000 morts ont été enregistrés entre janvier et novembre 2025. Plus de 25000 personnes enlevées contre rançon et plus d’un million de personnes ont dû fuir de leurs foyers et se retrouvent sans abri.

Mais, aussi dramatiques qu’elles puissent paraître, l’atonie de l’économie et l’anarchie de la scène politique sont des tendances qui peuvent être inversées par une volonté robuste de sécurisation de l’espace public et par des accords conciliant les intérêts bien compris des acteurs impliqués dans le blocage de la situation économique.

Il en va autrement de la crise environnementale. C’est le premier et le plus grand défi auquel est confronté le peuple haïtien. Il s’agit d’un défi dont l’urgence s’inscrit à une échelle plus profonde, et dont l’action insidieuse ne se fait sentir que lorsqu’il est parfois trop tard pour agir. Le propos ici, c’est sinon de les énumérer tous, du moins de rappeler les principaux signes d’une vulnérabilité accrue de la population du fait des aléas sismiques et cycloniques, et du fait de la dégradation globale de l’environnement.

Le défi environnemental

L’environnement se caractérise par un territoire, un climat, un écosystème habité par une certaine population. Le territoire est lui-même défini par sa structure géologique, sa tectonique et son relief qui représentent le cadre immuable dans lequel évolue le vivant. Le pays est soumis à un double aléa sismique et hydroclimatique. Les cyclones sont de plus en plus fréquents, de plus en plus violents ; des séismes majeurs peuvent se produire à tout moment (comme ceux de janvier 2010 et août 2021). Cela renforce un sentiment de vulnérabilité systémique de la population.

L’aléa sismique

L’archipel des Antilles est situé à la limite de la plaque océanique Atlantique et de la plaque Caraïbe. Il s’en suit une orogénèse et une tectonique marquées par la présence de failles sismiques qui peuvent occasionner de violents tremblements de terre, comme en 1842, au Cap-Haïtien, ou en 2010, détruisant la capitale Port-au-Prince, enfin en août 2021 dans la partie sud du territoire. Le pays est un véritable champ de failles qui la prennent en écharpe d’Est en Ouest et qui se prolongent dans les territoires voisins, à Cuba, à la Jamaïque et en République dominicaine. A la différence de l’aléa cyclonique qui est saisonnier et mesurable à distance, l’aléa sismique est plus insidieux et plus improbable à calculer. Les accumulations de force constatées le long des failles sismiques dans la région métropolitaine avaient permis aux géologues Claude Prépetit et Eric Calais d’évaluer, à peu de chose près, l’intensité du séisme qui a frappé quelques mois plus tard la capitale haïtienne. Mais il s’agit d’un coup de poker. On ne sait jamais à l’avance ni où ni quand aura lieu le prochain séisme. Raison de plus pour s’en prémunir sans délai. En formulant des conjectures, en systématisant les études et les stations de capture des données élémentaires comme dans le programme OSMOSE, de l’équipe de chercheurs menés par Eric Calais, Dominique Boisson et Roberte Momplaisir, Laennec Hurbon, et moi-même, entre autres, sur la sismicité citoyenne en Haïti.

La bonne démarche consiste dans un premier temps à définir l’aléa et ses enjeux. Ils sont de divers ordres : matériels, infrastructurels, symboliques et économiques. Une cartographie adaptée permet de localiser en temps réel la distribution des personnes des richesses et des biens sur une portion de pays. Cela s’appelle un diagnostic territorial. Il comprend un plan d’occupation des sols et une localisation des infrastructures publiques. Un tel outil permet de se faire une représentation dynamique s’il permet en plus de suivre dans la durée l’évolution des divers indicateurs afférents aux lignes de force de l’organisation du territoire : les flux de population, de marchandise, la faune et la flore, les conditions climatiques.

Le séisme de 2010, la plus grande catastrophe de l’histoire haïtienne, a révélé l’immense lacune en matière de renseignement sur le territoire. L’absence de cartes à une échelle assez fine pour représenter les quartiers et les pâtés de maisons sinistrées, a pesé lourdement sur l’acheminement des secours. Un grand nombre de ruelles et de corridors étaient terra incognita pour la géodésie nationale, et les populations qui y vivaient étaient assignées à un lieu sans : sans adressage officiel, sans repère et sans fondement juridique, puisque bâti de façon informelle et à peu de frais.

Ruine de la cathédrale de Port-au-Prince, 2010
Ruine de la cathédrale de Port-au-Prince, 2010

La catastrophe de 2010 a entraîné autant de morts que la guerre de l’indépendance, à peu près 300 000 morts. Soit la moitié de la population de la colonie à l’époque. Mais cela représente seulement un dixième de la population de la capitale qui s’élevait en 2010 à trois millions de personnes. Les endommagements et les pertes matérielles évaluées à 10 milliards de dollars dépassaient le PIB annuel de l’époque (8 milliards de dollars), et nul ne dira le nombre de personnes amputées et qui du fait de cette infirmité se sont trouvé dans une incapacité chronique à contribuer à la relève post-catastrophe. D’aucuns prétendent que la moitié des décès au moins auraient pu être évités si des mesures préventives en matière de construction parasismique avaient été appliquées. Beaucoup de personnes sont mortes pour s’être réfugiées à l’intérieur d’un immeuble au lieu de se mettre à découvert dans un espace dégagé de tout surplomb bâti. L’ampleur de la tragédie aurait pu être évitée surtout si la population avait été mieux éduquée et renseignée sur la nature du tremblement de terre.

Cela demande une culture du risque qui est loin d’être pratiquée en Haïti. La culture du risque suppose une anticipation de l’aléa par une évaluation des enjeux et une application d’un protocole qui préconise de façon systématique la prévention, l’organisation des secours durant l’épisode sismique, et la reconstruction post-catastrophe. Au lieu de cela, c’est à des invocations mystiques et des implorations divines que s’adonne la population, y compris parfois les plus hautes autorités du pays, pour trouver une solution au défi posé par l’aléa sismique.

Face au défi, certains préconisent la délocalisation de la capitale et sa refondation dans un endroit plus stable sur le plan tectonique. Mais où aller quand le pays est dans sa totalité un champ de failles plus ou moins actives ? Les principales villes de province sont, elles aussi, assujetties au risque sismique : le Cap-Haïtien, le Port-de-Paix, les Cayes, Jacmel, Jérémie, Miragoâne, Fort-Liberté, soit tous les chefs-lieux de département. Seuls les départements du Centre et de l’Artibonite présentent quelques avantages sur le plan tectonique, mais Gonaïves est construite en contrebas du lit majeur de la rivière La Quinte qui constitue une épée de Damoclès suspendue en permanence sur la ville et ses gens. Ses débordements en 2008 ont entraîné des centaines de morts dans la Cité de l’Indépendance. Ici, le risque associé à l’aléa hydroclimatique est bien plus élevé que le risque lié à l’aléa sismique.

Sauf à faire de Hinche la nouvelle capitale du pays et à attendre que cette belle endormie crée suffisamment d’appas pour créer des lignes de force avec une intensité égale à celle de Port-au-Prince aujourd’hui, il semble plus réaliste de maintenir la capitale en sa place, tout en appliquant de façon rigoureuse les règles parasismiques d’usage en pareille situation. Sinon, il faudrait déplacer également toute l’agglomération de Los Angeles, taillée en pièces par la faille de San Andreas, de même pour les agglomérations d’Osaka et de Tokyo qui comptent les densités humaines parmi les plus élevées au monde. Aussi élevées, symboliquement, que les gratte-ciels qui caractérisent leurs quartiers centraux où se concentrent les affaires. La culture du risque suppose que la société consente certains débours. Car la construction selon les normes parasismiques augmente d’environ 10% les coûts globaux d’une construction. Cela permet, en cas de catastrophe de sauver les vies humaines en priorité. Le bien le plus précieux étant la vie.

Immeuble effondré à Port-au-Prince, 2010
Immeuble effondré à Port-au-Prince, 2010

L’aléa hydroclimatique

Par sa situation en latitude, l’archipel des Antilles dont Haïti fait partie, est sujet à une double inquiétude. La première a trait à la baisse globale des précipitations : le climat est de plus en plus sec ; la deuxième est en rapport à la recrudescence du passage des ouragans qui de juin à novembre traversent la zone du sud-est au nord-ouest. Ces cyclones alimentés par une évaporation accélérée des eaux de surface suivie d’une ascendance brutale de cette masse d’air humide aspirée vers le haut par sa température, sont de véritables machines à transférer de l’énergie entre les basses et les hautes latitudes. Ils se manifestent par des vents violents accompagnés de pluies abondantes provoquant débordements des lits, crues et glissements de terrain dans les secteurs montagneux. Les cyclones s’inscrivent dans les paysages et dans la mémoire collective par une galerie de prénoms (Cléo, Hazel, Flora, Inès, David, Gordon, Matthew, Maria, Grace, Melissa, etc) qui représentent autant d’épisodes tragiques pour la population. Les cyclones classés catégorie 4 et 5, c’est-à-dire avec des vents supérieurs à 200 km/h, sont de plus en plus fréquents. C’est un facteur de vulnérabilité accrue pour les habitants, en particulier dans les zones rurales où les secours ne parviennent pas en cas d’urgence, faute de moyens de communication pour accéder aux victimes.

Rivière Grise en crue, août 2012
Rivière Grise en crue, août 2012

La récurrence saisonnière des cyclones permet d’avoir un certain répit durant la saison sèche qui dure généralement de novembre à avril. Mais durant cet intermède, de plus en plus long, il n’est pas rare que des coulées polaires, balayant les grandes plaines nord américaines atteignent la Floride et provoquent dans les Antilles des vents du nord frais et chargés d’humidité. Ces nordés sont parfois responsables de débordements de lits des cours-d’eau et de perte des cultures autant que de bétail.

Rivière Grise en crue, août 2012
Rivière Grise en crue, août 2012

Avec le réchauffement global en cours, on assiste à une double mutation : l’augmentation de l’intensité des cyclones, et la multiplication de leurs passages. Les cyclones sont donc plus fréquemment d’une intensité élevée. Les épisodes aigus qui étaient autrefois espacés d’une dizaine d’année, sont devenus annuels dans certains cas. Le dérèglement global se traduit dans le cas haïtien par une saison sèche de plus en plus longue et de plus en plus sèche. Les volumes globaux de précipitation s’amenuisent depuis une trentaine d’années. Il est difficile de faire la part du réchauffement global et la part de la déforestation continue qui se traduit par une perte en ETP (évapotranspiration), laquelle représente à peu près 30% des précipitations. Le déboisement entraîne une exposition des sols dénudés à des précipitations orageuses, certes moindres en volume, mais concentrées sur une période plus courte sous une forme plus agressive. Il s’en suit un enchaînement de processus de mobilisation de débris grossiers et de déstabilisation des versants pouvant entraîner des glissements de terrain. Dans la vallée de Bourdon, à Port-au-Prince, l’urbanisation anarchique sur les pentes les plus raides et la précarité des bâtis se sont traduit, en 2010 à une conjonction de facteurs périlleux, où le séisme est venu impacter un sol qui avait été imbibé de pluies incessantes les deux jours précédents. Tout un bidonville s’est trouvé entraîné dans le ravin, provoquant des dizaines de disparus.

En tout pays, en matière d’aménagement du territoire, le réseau hydrographique est avant tout une ressource et les lits des rivières sont un objet d’études et d’analyses aussi fines que possible. Or, en Haïti, le réseau hydrographique est assimilable à un écheveau de problèmes. Les données pluriannuelles sur le débit, le régime du cours d’eau qui doivent compléter les paramètres fixes que sont la longueur du lit, sa largeur et le régime des principaux affluents qui constituent le bassin versant, font cruellement défaut. Nos rivières sont inconnues. La plupart ont vu leur débit décroître dans des proportions que la mémoire collective a parfois tendance à exagérer. Mais point n’est besoin d’être Cassandre pour constater que le saut Mathurine est à sec et que la cascade de Saut’d’Eau est réduite à un filet d’eau au lieu de la trombe qui prévalait jusque dans les années 1990 par exemple. Même l’Artibonite, le plus grand fleuve du territoire haïtien a perdu de sa superbe et se traverse en certains endroits à gué au niveau du lac de Péligre. Néanmoins, cette baisse des précipitations est couplée à leur concentration sur une période plus courte, avec des épisodes orageux plus intenses et donc plus dangereux parce que accompagnés de vents violents.

Des dysfonctionnements en chaîne s’en suivent : érosion des sols entraînés par les coulées de boue, perte de fertilité, perte des récoltes, du bétail, paupérisation du paysannat, exode rural et parfois émigration. Faute de statistique, il semble difficile d’associer l’accélération des flux migratoires à la dégradation du milieu, mais ne pas l’envisager, c’est mal connaître l’attachement du paysan à sa terre qu’il ne consent à quitter que lorsque les conditions de sa survie sur place lui paraissent menacées. Les Haïtiens se comptent par dizaines de milliers sur les chemins de l’Amérique Centrale qui remontent à travers le Mexique jusqu’à la frontière avec les USA. Ce sont les filles et les fils de paysans dont les terres ne produisent plus assez pour faire vivre une population accrue sur des sols appauvris dans des écosystèmes dégradés. La coupe inconsidérée des forêts a été dans un premier temps source de devises pour les caisses de l’Etat. Les exportations du bois de campêche ont transformé en landes désertes des pans entiers de massifs haïtiens où cet arbre de la famille des acacias pousse à l’état naturel et constitue des fourrés impénétrables d’une végétation épineuse et drue. Les acajous, les cèdres, les pins et autres gaïac dont la valeur de bois d’œuvre leur valait d’être épargnés par la hache des brûlis-culteurs, sont devenus aussi rares que les meubles dont ils garantissaient l’élégante facture.

Les menaces sur la biodiversité

Lorsque les Européens ont débarqué au XVe siècle, la forêt recouvrait 90% du territoire ; Il s’agit d’une forêt tropicale humide caractéristique des façades occidentales qui reçoivent l’alizé chargé de pluie après son parcours sur l’océan. Cette forêt primaire n’était pas monotone mais caractérisée par une grande diversité spécifique selon la nature du sol, l’altitude et l’exposition aux vents porteurs de pluie. Entre les bosquets d’acacias caractéristiques des plaines sèches, et les conifères des montagnes les plus élevées (Morne La Selle, 2680m), la forêt présentait une diversité foisonante d’espèces végétales et animales qui assurait l’équilibre de tout un système.

Plaine du Cul-de-Sac, Chaîne des Matheux au second plan
Plaine du Cul-de-Sac, Chaîne des Matheux au second plan

Cet équilibre est aujourd’hui rompu. Le poids du nombre a définitivement changé la donne. Avec une moyenne de 441 hab./km2et une concentration humaine dans les plaines (peu étendues) la densité est très forte sur certaines portions du territoire. La capitale, Port-au-Prince, regroupe 3,3 millions des 11,5 millions d’habitants du pays. L’espace bâti de la région métropolitaine a bétonné la plaine du Cul-de-Sac, grenier de la capitale autrefois source de richesse des grands planteurs sucriers. Les pompages dans la nappe phréatique pour satisfaire la consommation urbaine a tellement fait baisser le niveau de la nappe qu’il n’y a plus assez de ressources pour l’agriculture, les lits des rivières s’assèchent et le différentiel entre le plafond de la nappe et le niveau de la mer entraîne des risques de salinisation irréversible de la ressource hydrique. Le même processus d’urbanisation anarchique menace les autres plaines du pays dans la proximité d’agglomération aux débordements non planifiés et aux moyens limités.

Port-au-Prince vu du ciel
Port-au-Prince vu du ciel

La bétonnisation des plaines est la conséquence spatiale de l’érosion des montagnes et de l’exode rural qu’elle entraîne. La séquence est logique et mortifère, mais elle est sans appel. Les paysans qui se précipitent aux portes des faubourgs et qui le plus souvent finissent dans un bidonville, à Madeline, dans la proximité du Cap-Haïtien, à Raboteau, aux marges des Gonaïves, à Quatre Chemins, au seuil de la ville des Cayes, à Tabarre, dans la région métropolitaine, ont été d’abord des réfugiés climatiques, avant l’heure. Ils ont assisté les premiers à la dégradation lente des conditions du métier de cultivateur. Sans renfort de mécanisation, sans recours à des produits phytosanitaires, aux engrais ni à l’irrigation, le paysan haïtien a assuré son autonomie alimentaire durant plus de deux siècles, bien avant la proclamation de l’indépendance. Les places à vivre, prélude au jardin paysan, produisait assez pour assurer une part substantielle de l’alimentation familiale des esclaves.

Versant sud de la chaînes Matheux. An fond le Trou Caïman
Versant sud de la chaînes Matheux. An fond le Trou Caïman

Cet équilibre a été rompu dans la seconde moitié du XXe siècle. Cela a mis en branle l’exode rural. Il est devenu difficile en 2026 de trouver la main d’œuvre nécessaire pour effectuer certains travaux agricoles dans les moments où la récolte bat son plein. Les jeunes ont déserté la campagne et ont troqué la houe contre le guidon d’une moto-taxi qui rapporte toujours davantage au quotidien qu’un lopin de moins d’un demi-hectare. Mais pour combien de temps ? La durée d’usage d’une moto n’excède pas cinq années, en moyenne. Après le coût de réparation des pannes dépasse les bénéfices liés au trafic.

Quartiers précaires, après le cyclone, Tabarre, 2012
Quartiers précaires, après le cyclone, Tabarre, 2012

Le milieu naturel a donc été soumis à rude épreuve. La déforestation a mis à nu des versants pentus dont la terre arable a été entraînée vers la mer par les pluies diluviennes. Aujourd’hui, la forêt n’occupe plus que 3% du territoire national, selon les données les plus fiables. La comparaison avec la République dominicaine (40%) est peu flatteuse pour Haïti. Le contraste du couvert forestier entre les deux pays est si patent qu’il est possible de deviner la frontière au contour des massifs forestiers qui caractérisent par endroit la partie dominicaine.

Dans la chaîne de solidarité de la biodiversité au sein du système que constitue Cuba, Hispaniola la Jamaïque et Porto Rico, Haïti apparaît comme un chaînon faible. Les espèces endémiques y sont en voie de disparition (l’alligator du lac Azueï, le malfini des forêts de conifères, les perruches des régions de montagne, diverses espèces de reptiles et d’insectes, etc.) et les espèces migratrices menacées de ne plus y trouver les conditions milieu hospitalières qui rendaient profitable l’escale.

Si la situation du milieu terrestre est catastrophique, celle du milieu marin est à l’avenant. Les pêcheurs se plaignent de prise de poissons dont la quantité et la taille sont en baisse par rapport à un avant difficile à établir faute de données fiables. Mais les recherches menées par Jean Wiener sur les mangroves en particulier, qui sont le lieu où viennent frayer les espèces les plus diverses, montrent une dégradation accélérée de l’habitat. La coupe du bois pour faire du charbon, la pollution par les déchets en plastique sont un véritable fléau. Les déchets s’accumulent dans les lits des rivières et finissent dans la mer. Cela constitue une forme de brutalisation de l’espace, aussi pénible à voir que catastrophique à long terme. Comme les déchets en tous genres, les eaux usées sont déversées directement dans la mer et les ordures ménagères sont stockées à ciel ouvert dans des décharges improvisées qui pullulent à travers les faubourgs, faisant courir un risque sanitaire élevé aux populations à l’entour.

La Gonâve, par exemple, située au droit du courant littoral qui va de la côte vers le large, reçoit quotidiennement des flots d’emballages venus de la capitale et qui s’amoncellent en tas sur ses plages.

Pêcheurs de l’Île -à-Vache
Pêcheurs de l’Île -à-Vache

Par ailleurs, le réchauffement global et la montée des eaux menacent les milieux littoraux fragiles. Les coraux blanchissent et la mangrove est exploitée pour faire du charbon. Les frayères des espèces marines benthiques sont menacées d’ensevelissement sous une chape d’alluvions récentes.

La question de l’environnement nécessitera plus que de la bonne volonté des uns et des autres pour relever les défis. Car avec la dégradation des écosystèmes entraîne des dérèglements en chaîne dont l’impact s’inscrit à un pas de temps qui dépasse les prévisions les plus pessimistes des spécialistes. Une fois franchis certains seuils, les processus de dégradations provoquent des changements de paradigmes aux conséquences redoutables pour les sociétés.

Que faire ?

L’émigration est souvent perçue comme l’unique recours. « Les Haïtiens sont présents aux quatre coins du monde. Ils sont capables de vivre n’importe et de s’y sentir à l’aise. Sauf chez eux, en Haïti », dit une histoire populaire. Les principaux lieux d’émigration sont les USA (700 000), la République dominicaine (500 000), le Chili (230 000), le Canada (100 000) et la France (90 000). Il y a aujourd’hui autant d’Haïtiens dans la diaspora qu’il a d’habitants dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Un flux continu de migrants continue de fuir littéralement le territoire et emprunte les voies les plus diverses pour atteindre n’importe où, pourvu que ce soit loin de la terre natale. Des passeurs sans vergogne en profitent pour exposer parfois la vie des passagers dans des embarcations de fortune, à travers le détroit de Floride, vers les USA. Comme si la terre n’avait plus les moyens de retenir ses femmes et ses hommes, on voit partir dans des bateaux de fortune une jeunesse avide d’apprendre et de tenter sa chance sous d’autres cieux, là où les opportunités d’études, d’emploi et services sont plus grandes qu’en Haïti.

Chantier naval, Ile-à-Vache
Chantier naval, Ile-à-Vache

Avec un effectif d’environ 3 millions de personnes installées aux USA, au Canada, en République Dominicaine et en France (en comptant la deuxième et la troisième générations) cette diaspora transfère chaque année l’équivalent de 5 milliards de dollars dans leur pays d’origine : les Haïtiens de l’extérieur font vivre ceux de l’intérieur. Mais le revers de la médaille, c’est un tarissement des ressources humaines : 85% des personnes titulaires d’un diplôme supérieur ou égal à un master sont à l’étranger. Les sommes envoyées à la famille ne remplacent pas le manque créé par la fuite des compétences. Combien coûte à la société le départ en masse de ses cerveaux les plus brillants, de ses bras les plus forts et de ses créateurs les plus imaginatifs ? cela n’a pas de prix. Si l’argent des transferts permet de s’acheter du riz importé et du poulet congelé dans les marchés ruraux les plus reculés, cela ne remplace pas les ingénieurs qui manquent pour l’aménagement du territoire, cela ne remplace pas les enseignants, les techniciens, les médecins qui manquent pour assurer les services de base à la population. Autrement dit, l’émigration, si elle offre une opportunité de salut à quelques individus, aussi nombreux soient-ils, ne représente pas une solution durable au triple défi auquel est confrontée la nation haïtienne. La crise environnementale, en particulier, ne pourra pas être résolue à distance, mais seulement sur le terrain, la main à la pâte. C’est dire l’importance de ce retour des ressources humaines, lesquelles contraintes ou forcées auront un rôle à jouer dans la reviviscence de la nation haïtienne, dans toute ses dimensions, économique, culturelle, environnementale, sociale et politique.

Note biographique

  • Jean Marie Théodat
  • Directeur département de Géographie
  • Laboratoire PRODIG
  • Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • Note : Toutes les photos sont de JM THEODAT

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